Il existe une certaine ironie dans la co-dépendance car elle commence presque toujours par de l’amour. C’est un amour sincère, souvent héroïque, parfois épuisant. Et c’est avec cet amour que le proche d’un alcoolique, d’un toxicomane, d’un joueur compulsif se lève chaque matin avec la conviction qu’il peut, qu’il doit, faire quelque chose. Il cache les bouteilles, gère les dettes, excuse les absences, ment aux enfants, ment aux collègues, se ment à lui-même. Et ce faisant, sans le savoir, il devient peu à peu lui-même un rouage essentiel du système qui maintient le problème en place.
La co-dépendance n’est pas une faiblesse de caractère. Ce n’est pas non plus une pathologie au sens strict du DSM - d’ailleurs, Le concept reste contesté, sans critères diagnostiques validés sur le plan international. C’est une organisation relationnelle subtil et perverse dans laquelle le soin devient pathogène, où l’aide perpétue ce qu’elle prétend résoudre, où la solution est le problème. C’est précisément ce que l’approche systémique et stratégique, héritière de l’École de Palo Alto, a le mieux su nommer et traiter.
Cet article propose d’explorer la co-dépendance en tant que logique circulaire et système de communication bloqué dans ses propres tentatives de résolution.

Ce que la co-dépendance n’est pas

La co-dépendance n’est pas une co-addiction. Le proche ne prend pas de substance, ne joue pas, ne consomme pas. Et pourtant, sa vie tourne autour de la substance de l’autre. Il organise ses journées en fonction des crises prévisibles, anticipe les rechutes, surveille les signes, interprète les humeurs. Il est, en un sens, plus obsédé par la substance que le consommateur lui-même.
La co-dépendance se définit par une focalisation externe excessive, une suppression des émotions propres, un besoin de contrôle interpersonnel et un sacrifice de soi systématique (Vederhus et al., 2019). Ces quatre dimensions forment le portrait de quelqu’un qui a progressivement cessé d’exister pour lui-même afin d’exister pour l’autre, ou plutôt, pour le problème de l’autre.
Les chiffres sont vertigineux. Une revue portant sur dix-huit études dans quatre pays différents retrouve des taux de co-dépendance allant de 25 à 98 % chez les épouses de personnes dépendantes à l’alcool (Prabhu et al., 2026). En Inde, 64 % des épouses d’hommes dépendants aux opioïdes et 56 % de celles vivant avec un alcoolique présentent des critères de co-dépendance (Sarkar et al., 2015). Une étude portant sur cent épouses de personnes dépendantes retrouve une co-dépendance chez la totalité d’entre elles, dont 60 % à un niveau élevé (Mahajan et al., 2021). Chez les aidants principaux, 68,8 % présentent une co-dépendance modérée et 30,4 % une co-dépendance élevée, avec une prévalence significativement plus forte chez les femmes (Subramanyam et al., 2024).
Ces chiffres décrivent une réalité clinique systématiquement sous-traitée, parce que les soins restent centrés sur l’usager et négligent la famille (Bortolon et al., 2016 ; Lowang et al., 2025). Le proche souffrant n’est pas un patient. Il est, au mieux, une ressource mobilisable pour aider le vrai patient. C’est là une erreur conceptuelle fondamentale que la systémique corrige.
La circularité : quand le remède entretient le mal
Pour comprendre la co-dépendance dans sa dimension systémique, il faut d’abord accepter de renoncer à la causalité linéaire. Dans la pensée ordinaire, on cherche une cause et un effet : l’alcoolique boit, donc le conjoint souffre. La réalité clinique est circulaire : l’alcoolique boit, le conjoint compense, la compensation réduit les conséquences négatives de la consommation, ce qui réduit la pression vers le changement, ce qui maintient la consommation, ce qui augmente la compensation du conjoint.
C’est ce que l’approche systémique et stratégique nomme les tentatives de solution redondantes : ces actions répétitives, cohérentes du point de vue de celui qui les pose, qui non seulement ne résolvent pas le problème mais le perpétuent et l’aggravent (Vitry et al. 2024). La tentative de solution du proche co-dépendant est précisément le soin pathogène : couvrir, protéger, réparer, anticiper, contrôler. Chacun de ces gestes, pris isolément, semble raisonnable. Ensemble, ils forment un système qui rend le changement impossible.
Paul Watzlawick et ses collègues du MRI de Palo Alto avaient posé les bases de cette compréhension en formulant ce qui est devenu l’un des cinq axiomes de la communication pragmatique : on ne peut pas ne pas communiquer. Chaque comportement est un message dans un système relationnel. Quand le proche cache les bouteilles, il envoie un message. Quand il excuse l’absence au travail, il envoie un message. Ces messages, dans leur répétition, construisent une réalité relationnelle dans laquelle la dépendance devient un mode d’organisation du couple ou de la famille, et non plus seulement un problème individuel.
La théorie de la double contrainte, développée par Gregory Bateson et ses collègues, éclaire une autre dimension de ce piège : le proche co-dépendant est souvent pris dans une injonction paradoxale. Il aime quelqu’un dont le comportement le détruit. Il veut que l’autre change mais a peur de ce que ce changement implique pour lui-même. Il veut contrôler mais sait au fond que le contrôle est illusoire. Cette double contrainte génère une rigidité comportementale qui ressemble à de la complicité mais qui est en réalité une forme de paralysie.
Le profil du proche co-dépendant : une identité construite autour du problème de l’autre
Il y a quelque chose de presque structurel dans la co-dépendance. Le proche ne s’est pas simplement adapté à une situation difficile. Il a, progressivement et souvent inconsciemment, construit son identité autour de cette situation. Il est devenu le gardien, le réparateur, le sauveur. Et cette identité lui coûte tout en lui donnant quelque chose : un rôle, une utilité, une raison d’être.
Robert Neuburger, dans ses travaux sur les couples et les familles, a souvent insisté sur cette dimension identitaire des dysfonctionnements relationnels. Le mythe familial, tel une narration implicite qui organise la vie d’un groupe, peut inclure la dépendance comme élément structurant. La famille d’un alcoolique n’est pas seulement une famille avec un alcoolique. Elle est une famille organisée autour de l’alcoolisme, avec des rôles distribués, des règles implicites, des rituels de gestion de crise. Retirer l’alcoolisme de ce système sans traiter le système lui-même, c’est créer un vide que quelque chose d’autre viendra remplir.
Les données neuroscientifiques commencent à confirmer cette profondeur de l’engagement co-dépendant. Or la co-dépendance est associée à une moindre activation du cortex préfrontal dorsomédian gauche face aux images du proche dépendant, ce qui suggère une altération des processus de régulation émotionnelle et de mentalisation. Le proche co-dépendant ne réagit pas seulement de manière comportementale : il est neurologiquement reconfiguré par la relation.
Sur le plan psychologique, les scores des proches co-dépendants sont significativement plus élevés que ceux de la population générale sur toutes les dimensions mesurées, avec des tailles d’effet de 0,92 pour la suppression émotionnelle et de 0,97 pour le contrôle interpersonnel (Vederhus et al., 2019). Ces chiffres indiquent une différence cliniquement significative, comparable à ce que l’on observe dans d’autres troubles psychologiques reconnus.
La santé du proche en pâtit massivement : 52,3 % présentent des problèmes psychologiques, 29,5 % des problèmes physiques, et 53,4 % reçoivent un diagnostic de dépression (Baptista et al., 2021). La co-dépendance est également associée à un dysfonctionnement familial plus important (β = 1,00, p < 0,001) et à une qualité de vie significativement réduite (β = -0,23, p < 0,001) (Vederhus et al., 2019). Elle est plus fréquente chez les femmes, les personnes présentant une maladie chronique et les individus âgés de 45 à 65 ans.
Le soin pathogène : anatomie d’un paradoxe
Le terme “soin pathogène” peut choquer. L’idée qu’un soin puisse rendre malade, non seulement celui qui le reçoit mais aussi celui qui le prodigue, heurte notre intuition morale. Nous avons été élevés dans la conviction que prendre soin est une vertu. Mais comme toutes les vertus poussées à l’extrême, elle peut se retourner contre elle-même.
Le soin pathogène dans la co-dépendance fonctionne selon une logique précise. Il réduit les conséquences négatives de la dépendance pour le dépendant, ce qui diminue sa motivation au changement. Il maintient le proche dans un état d’hypervigilance chronique qui épuise ses ressources. Il organise la relation autour du problème, rendant toute autre forme d’intimité difficile voire impossible. Et il crée une asymétrie relationnelle (le soignant et le soigné) qui fige les deux protagonistes dans des rôles dont il devient de plus en plus difficile de sortir.
C’est ce que l’on pourrait appeler, en empruntant une formulation chère à la systémique, une victoire à la Pyrrhus : chaque succès apparent du proche (avoir évité une crise, géré une situation embarrassante, protégé les enfants d’une scène) est une victoire qui renforce le système dysfonctionnel. On gagne la bataille et on perd la guerre, encore et encore, jusqu’à l’épuisement total.
Le paradoxe de la spontanéité est également à l'œuvre : plus le proche essaie de contrôler la situation, moins il y parvient. Plus il surveille, plus il est vigilant, plus il anticipe, et moins il a de prise réelle sur ce qui se passe. Le contrôle devient une illusion coûteuse, une dépense d’énergie considérable pour un résultat nul, voire négatif. Et pourtant, il ne peut pas s’arrêter, parce qu’arrêter de contrôler lui semble équivalent à abandonner.
La dimension émotionnelle : peur, honte et colère silencieuse
Les données issues de la recherche clinique en approche systémique et stratégique permettent d’identifier avec précision les émotions qui sous-tendent les situations d’addiction. Dans le trouble de l’usage de l’alcool, la peur est présente dans 72 % des cas, la colère dans 43 %, la douleur dans 34 %, la honte dans 28 % et la culpabilité dans 24 % (Vitry et al., 2024). Ces données, issues des bases SYPRENE observées en 2023, décrivent l’écologie émotionnelle du problème, non seulement chez le dépendant, mais dans le système relationnel qui l’entoure.
Pour le proche co-dépendant, ces émotions prennent une forme particulière. La peur est omniprésente : peur de la prochaine crise, peur de l’accident, peur de la mort, peur du jugement social. La honte est souvent plus difficile à nommer : honte de la situation familiale, honte de ne pas avoir su empêcher, honte d’avoir menti pour protéger. La colère, elle, est généralement refoulée, parce qu’exprimer sa colère envers quelqu’un qui souffre semble moralement inacceptable. Alors elle se retourne, se transforme en culpabilité, en dépression, voire en somatisation.
Les états de colère et leur impact sur le fonctionnement psychologique sont bien documentés. Dans le contexte co-dépendant, la colère non exprimée devient un combustible silencieux qui alimente l’hypercontrôle et l’hypervigilance. Elle est aussi, paradoxalement, un signal de santé : là où il y a de la colère, il y a encore un sujet qui résiste, qui n’a pas totalement abdiqué. La thérapie systémique va utiliser cette énergie.
La honte mérite une attention particulière. En Iran, des études qualitatives auprès d’épouses de dépendants retrouvent systématiquement le déni, les comportements facilitateurs, la faible estime de soi et un soi enchevêtré dans celui du conjoint. Cette configuration, que l’on retrouve dans de nombreuses cultures avec des variations de forme mais une logique commune, montre comment la honte sociale peut renforcer la co-dépendance en rendant impossible toute demande d’aide extérieure. On ne peut pas demander de l’aide pour quelque chose que l’on ne peut pas nommer.
Ce que la systémique voit que les autres approches manquent
L’approche systémique et stratégique apporte à la compréhension de la co-dépendance quelque chose que les approches centrées sur l’individu ne peuvent pas offrir : une lecture du problème dans son contexte relationnel, sans chercher de coupable, sans désigner de victime, sans réduire la complexité à une psychopathologie individuelle.
Le concept de tentatives de solution redondantes permet de comprendre que n’est pas le proche qui est dysfonctionnel. Ce sont ses tentatives de résolution qui, répétées dans un contexte où elles ne fonctionnent pas, maintiennent le problème. Cette distinction est cliniquement et éthiquement fondamentale : elle permet de travailler avec le proche sans le culpabiliser, en reconnaissant la cohérence interne de ses comportements tout en ouvrant la possibilité d’en changer.
La recherche confirme d’ailleurs que le dysfonctionnement familial et le faible soutien social prédisent la co-dépendance davantage que l’usage de substance lui-même. Autrement dit, c’est tout le système qui est malade, pas seulement l’individu. Et c’est le système qu’il faut traiter.
L’approche systémique et stratégique, telle qu’elle est enseignée et pratiquée à LACT, propose une cartographie précise des tentatives de solution dans le contexte des addictions. Le guide de questionnement opératoire CESAME (acronyme de Cognitif, Émotionnel, Somatique, Autres, Monde et Environnement) permet d’explorer avec finesse la nature des tentatives de solution redondantes et d’identifier les leviers de changement. Cet outil, développé par l’équipe de LACT Research, offre au thérapeute une grille de lecture qui va bien au-delà du symptôme apparent.
Les données du réseau SYPRENE sur l’efficacité de l’approche systémique et stratégique dans les situations de trouble de l’usage de l’alcool sont encourageantes : 73 % des cas traités connaissent une résolution ou une amélioration significative, avec une durée moyenne de traitement de 5,1 séances sur 5,2 mois (Comprendre et soigner les addictions avec une approche systémique, 2023). Ces chiffres ne concernent pas uniquement les dépendants eux-mêmes mais le système dans lequel ils évoluent.
Traiter le proche : une révolution thérapeutique encore inachevée
L’une des lacunes les plus criantes du système de soins actuel est son incapacité à traiter les proches co-dépendants comme des patients à part entière. Les soins restent massivement centrés sur l’usager, et la famille est convoquée, au mieux, comme ressource auxiliaire (Bortolon et al., 2016 ; Lowang et al., 2025). Cette invisibilisation du proche souffrant est à la fois une erreur clinique et une injustice.
Les données sont pourtant là pour justifier une intervention directe. Une étude randomisée portant sur une télé-intervention motivationnelle a montré que les odds de changement du comportement co-dépendant étaient doublés à six mois dans le groupe intervention par rapport au groupe contrôle (OR = 2,08 ; IC 95 % 1,18-3,65) (Bortolon et al., 2017). On peut donc agir.
La consultation LACT propose précisément cette approche : travailler avec le proche, sur sa propre perception de la situation, sur ses tentatives de solution, sur ses émotions refoulées, sans attendre que le dépendant fasse lui-même la démarche. C’est une révolution thérapeutique dans sa forme (une consultation ou quelques séances) mais considérable dans ses implications : elle reconnaît que le proche est un sujet souffrant, pas seulement un outil de traitement.
Pour le thérapeute qui travaille avec des proches co-dépendants, la question centrale n’est pas “comment aider le proche à aider le dépendant” mais “comment aider le proche à retrouver sa propre vie”. Cette reformulation change tout. Elle déplace l’objectif thérapeutique de la relation à l’individu, tout en restant attentive au système. Elle permet de travailler sur la confiance en soi du proche, sur sa capacité à poser des limites, sur sa permission de ressentir de la colère, de la peur, du désir, des émotions que la co-dépendance a soigneusement étouffées.
Le paradoxe du changement : pourquoi le proche résiste à sa propre libération
Il y a un moment, dans toute thérapie avec un proche co-dépendant, où quelque chose d’étrange se produit. Le thérapeute propose un changement. Le proche comprend intellectuellement. Il acquiesce. Et puis… rien ne change. Ou pire, quelque chose empire. Le proche revient en séance, désolé, confus, parfois honteux.
Ce phénomène n’est pas de la résistance au sens psychanalytique. C’est la logique d’un système qui se défend. Le proche co-dépendant a construit sa vie entière autour d’un certain équilibre, aussi dysfonctionnel soit-il. Changer sa façon d’être dans la relation, c’est menacer cet équilibre. Et menacer l’équilibre, c’est prendre le risque que tout s’effondre, que le dépendant s’enfonce davantage, que la famille éclate, que l’on soit tenu responsable du désastre.
C’est ici que le doute pathologique entre en jeu. Le proche co-dépendant doute constamment de la légitimité de ses propres besoins. “Et si je me trompe ? Et si c’est moi le problème ? Et si en changeant, je le tue ?” Ce doute est fonctionnel pour le système : il paralyse le proche au moment précis où il pourrait agir différemment.
La thérapie systémique et stratégique travaille précisément sur ces paradoxes. Elle utilise des prescriptions comportementales qui contournent la résistance plutôt que de l’affronter frontalement. Les données du réseau SYPRENE montrent que dans le contexte des addictions, les prescriptions les plus fréquemment utilisées incluent des techniques d’observation, des tâches “comme si”, des lettres émotionnelles et des exercices de type “imaginer le pire”. Ces outils permettent de modifier progressivement la perception du proche, de lui redonner une agentivité, de lui montrer qu’il peut faire autrement sans que le monde s’effondre.
La co-dépendance dans le couple : quand l’amour devient une prison dorée
La co-dépendance prend une forme particulièrement complexe dans le contexte conjugal. Le couple n’est pas seulement une relation entre deux personnes : c’est un système avec ses propres règles, ses propres mythes, ses propres équilibres. Quand l’un des deux membres développe une dépendance, le couple s’organise autour d’elle avec une efficacité redoutable.
Les données SYPRENE indiquent que les problèmes relationnels dans le couple représentent 13 % des comorbidités associées au trouble de l’usage de l’alcool. Ce chiffre est probablement sous-estimé, car la souffrance conjugale est souvent présentée comme une conséquence de l’addiction plutôt que comme un problème à part entière.
Dans le couple co-dépendant, on observe fréquemment ce que la systémique appelle une relation complémentaire rigide : l’un prend soin, l’autre se laisse prendre en charge. Cette complémentarité peut avoir existé avant la dépendance. Elle peut même en être un facteur prédisposant. Elle se renforce ensuite avec la dépendance, jusqu’à devenir la seule modalité relationnelle disponible. Toute tentative de rééquilibrage de la part du dépendant qui essaie de reprendre de l’autonomie, ou du proche qui essaie de lâcher prise, est vécue comme une menace existentielle par les deux.
Il est frappant de constater que les problèmes des familles modernes autour de la liberté et de la responsabilité se retrouvent ici dans leur forme la plus concentrée. La co-dépendance est une réponse à une question fondamentale : jusqu’où suis-je responsable de l’autre ? La réponse co-dépendante est : jusqu’au bout, totalement, sans limite. Et c’est cette réponse, au départ généreuse dans son intention, qui devient destructrice dans ses effets.
Vers une clinique du proche : principes d’intervention
Travailler avec un proche co-dépendant en approche systémique et stratégique suppose de respecter quelques principes fondamentaux qui distinguent cette approche des modèles plus classiques.
Le premier principe est de ne pas pathologiser le proche. Ses comportements ont une cohérence interne, une logique de survie. Le travail thérapeutique consiste à explorer cette logique avec curiosité et sans jugement, pour identifier les tentatives de solution qui maintiennent le problème. C’est un travail de cartographie avant d’être un travail de changement.
Le deuxième principe est de travailler sur la perception avant de travailler sur le comportement. Le proche co-dépendant perçoit la situation d’une certaine façon - généralement comme une urgence permanente qui nécessite son intervention constante. Tant que cette perception ne change pas, les comportements ne changeront pas non plus. Le dialogue stratégique, tel qu’il est pratiqué à LACT, vise précisément à modifier cette perception par un questionnement progressif et orienté.
Le troisième principe est de travailler sur les émotions refoulées. La suppression émotionnelle est l’une des dimensions les plus caractéristiques de la co-dépendance (Vederhus et al., 2019). Redonner au proche l’autorisation de ressentir sa colère, sa peur, sa tristesse, son désir d’une autre vie est souvent un moment charnière de la thérapie. C’est un travail de reconnaissance car ces émotions existent et sont légitimes. Elles contiennent une information précieuse sur ce que le proche veut vraiment.
Le quatrième principe est de travailler sur les limites. Apprendre à dire non n’est pas une trahison de l’amour. C’est souvent, paradoxalement, la seule façon de créer les conditions dans lesquelles un vrai changement devient possible pour le dépendant. Quand le proche cesse de compenser, les conséquences de la dépendance deviennent réelles pour le dépendant. Et c’est souvent cette réalité retrouvée qui crée la motivation au changement.
Pour les thérapeutes qui souhaitent approfondir leur pratique dans ce domaine, la formation systémique proposée par LACT offre des outils concrets et une supervision adaptée. Le diplôme universitaire de psychologie à distance en partenariat avec Paris 8 permet également d’acquérir une formation solide en approche systémique et stratégique, applicable directement aux situations de co-dépendance.
L’auto-illusion du proche : se mentir pour tenir
Il y a une dimension que l’on aborde rarement dans la littérature sur la co-dépendance, peut-être parce qu’elle est inconfortable : le proche se ment à lui-même. Pas par mauvaise foi. Par nécessité de survie psychologique. Il se dit que ça va aller, que c’est la dernière fois, que la situation est sous contrôle, que son aide fait une différence. Ces auto-illusions sont fonctionnelles à court terme - elles permettent de continuer à fonctionner dans une situation objectivement insupportable - mais elles maintiennent le proche dans un déni partiel qui l’empêche de prendre la mesure réelle de sa situation.
L’impact psychologique du mensonge et de l’auto-illusion est bien documenté. Dans le contexte co-dépendant, l’auto-illusion prend souvent la forme d’une minimisation de sa propre souffrance (“ce n’est pas si grave pour moi”) et d’une surestimation de son influence sur le comportement du dépendant (“si je fais bien les choses, il va s’en sortir”). Ces deux distorsions cognitives sont au cœur du maintien de la co-dépendance.
La thérapie systémique et stratégique travaille sur ces distorsions non pas en les confrontant frontalement (ce qui renforcerait la résistance) mais en créant des expériences qui permettent au proche de les percevoir lui-même. C’est tout l’art du questionnement stratégique : amener quelqu’un à voir ce qu’il ne voulait pas voir, sans lui dire ce qu’il doit voir.

Conclusion : sortir du cercle, retrouver un sujet
La co-dépendance est l’une des manifestations les plus élaborées de ce que la systémique appelle un système bloqué dans ses propres solutions. Elle est aussi l’une des plus douloureuses, parce qu’elle demande à être vue. Pas comme une ressource au service du rétablissement de l’autre, mais comme une personne à part entière, avec ses propres besoins, ses propres blessures, sa propre histoire.
L’approche systémique et stratégique offre ce regard qui ne juge pas le proche co-dépendant, ni ne le culpabilise pas d’avoir trop aimé ou trop contrôlé. Elle lui montre la logique dans laquelle il est pris, elle lui en explique la mécanique, et elle l’aide à en sortir non pas en l’invitant à aimer moins, mais en l’aidant à aimer autrement. C’est une nuance qui change tout, cliniquement et humainement.
Si vous vous reconnaissez dans ces pages, si vous sentez que votre vie tourne autour du problème de quelqu’un d’autre au point d’avoir oublié où vous êtes, vous, dans tout cela, il est peut-être temps de consulter. Non pas pour réparer l’autre, mais pour vous retrouver. Les thérapeutes de LACT accompagnent régulièrement des proches pris dans ces dynamiques circulaires, en individuel, en couple ou en famille. Une première consultation peut suffire à déplacer le regard, et parfois, déplacer le regard suffit à déplacer le système tout entier.
Pour explorer les formations en approche systémique et mieux comprendre ces dynamiques relationnelles, vous pouvez également consulter le catalogue des formations LACT ou découvrir le diplôme universitaire de systémique stratégique avec Paris 8. Et si vous souhaitez aller plus loin dans la compréhension des addictions et de leur contexte familial, le programme de consultations spécialisées est disponible en ligne.
Parce qu’au fond, sortir de la co-dépendance, c’est apprendre à poser une question simple et vertigineuse à la fois : et moi, qu’est-ce que je veux ?
Références
Baptista, H. P., et al. (2021). Investigation of factors associated with low adherence to treatment of codependency in family members of psychoactive substance users. Estudos de Psicologia (Campinas), 38, e200023. https://doi.org/10.1590/1982-0275202138e200023
Bortolon, C. B., et al. (2016). Family functioning and health issues associated with codependency in families of drug users. Ciência & Saúde Coletiva, 21(1), 101–107. https://doi.org/10.1590/1413-81232015211.20662014
Bortolon, C. B., et al. (2017). Six-month outcomes of a randomized, motivational tele-intervention for change in the codependent behavior of family members of drug users. Substance Use & Misuse, 52(2), 164–174. https://doi.org/10.1080/10826084.2016.1223134
de Scorraille, C. (2017). Quand le travail fait mal. Érès.
Gill, L. (2006). Comment réussir à travailler avec presque tout le monde (N. Koralnik, trad.). Retz. (Ouvrage original publié en 1999.)
Lowang, C., et al. (2025). The challenge of co-dependency among family members of substance users: An enquiry from eastern Arunachal Pradesh, India. Journal of Substance Use. https://doi.org/10.1080/14659891.2025.2474920
Mahajan, R., et al. (2021). Codependency and coping strategies in the spouses of substance abusers. Scholars Journal of Applied Medical Sciences.
Nardone, G., & Salvini, A. (2012). Le dialogue stratégique : communiquer en persuadant. Satas.
Prabhu, S., et al. (2026). Prevalence and associated factors of codependency among wives of alcohol users. Public Health Challenges, 5(3), e70231. https://doi.org/10.1002/puh2.70231
Sarkar, S., et al. (2015). Codependence in spouses of alcohol and opioid dependent men. International Journal of Culture and Mental Health, 8(1), 13–21. https://doi.org/10.1080/17542863.2013.868502
Subramanyam, M., et al. (2024). “I don’t mind them drinking, as long as…”: A cross-sectional study to identify codependence among primary caregivers of patients with alcohol dependence in urban India. Indian Journal of Social Psychiatry, 40(4), 374–380.
Vederhus, J.-K., et al. (2019). How do psychological characteristics of family members affected by substance use influence quality of life? Quality of Life Research, 28(8), 2161–2170. https://doi.org/10.1007/s11136-019-02169-x
Vitry, G. (dir.). (2019). Stratégies de changement : 16 prescriptions thérapeutiques. Érès.
Vitry, G. (dir.). (2023). Comprendre et soigner les addictions : avec les approches systémiques. Dunod.
Vitry, G. (dir.), Betbèze, J., Couteron, J.-P., Ostermann, G., de Scorraille, C., & Jullien, F. (2023). Sortir de l’addiction ? Ou de la dés-addiction. Descartes & Cie.
Vitry, G. (2024). La thérapie brève systémique stratégique : guide d’intervention sur les habitudes dysfonctionnelles. De Boeck Supérieur.
Vitry, G. (dir). (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.
