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Claude de SCORRAILLE
Psychologue - systémicienne - chercheuse en santé mentale - clinicienne de la relation - thérapie brève spécialiste en stratégies relationnelles

Il existe une croyance tenace dans le monde du soin : retomber dans l’addiction serait la preuve que le patient n’a pas voulu guérir. La rechute serait son échec, sa faiblesse, son manque de volonté. On la traite comme une parenthèse honteuse, un incident de parcours qu’il faudrait effacer au plus vite pour reprendre le traitement là où il avait été interrompu.

Du point de vue de l’approche systémique et stratégique héritée de l’École de Palo Alto, la rechute n’est pas un accident. C’est un message adressé au système, par le système, sur le système. Elle dit quelque chose que les séances n’ont pas encore entendu, que les prescriptions n’ont pas encore atteint, que les proches n’ont pas encore compris. Elle est, en un sens, la partie la plus honnête de tout le processus thérapeutique.

Cette perspective change tout, à commencer par la question que l’on pose. Plutôt que « pourquoi ce patient a-t-il rechuté ? », l’approche systémique demande : « dans quel système relationnel cette rechute est-elle apparue, et quelle fonction y remplit-elle ? »

La rechute n’est pas une exception : c’est la règle

Le système relationnel face à la rechute

Commençons par les chiffres, parce qu’ils sont suffisamment éloquents pour mériter qu’on les regarde. Entre 60 et 90 % des patients présentant un trouble de l’usage d’alcool rechutent dans l’année qui suit un traitement comportemental, malgré de bons résultats observés pendant et immédiatement après la prise en charge (Moriarty et al., 2020). Sur 100 patients alcoolodépendants suivis après un programme de douze semaines, l’abstinence n’était plus que de 40 % à six mois et de 30 % à dix-huit mois (Fichter et al., 1997). McLellan et al. (2000) ont montré que les taux d’adhésion aux traitements et de rechute dans la dépendance sont comparables à ceux du diabète de type 2, de l’hypertension et de l’asthme ou d’autres maladies chroniques que personne ne songe à traiter comme des épisodes aigus.

Ces données sont connues. Ce qui l’est moins, c’est leur implication logique : si la rechute est statistiquement la norme, alors la traiter comme une anomalie individuelle est une erreur de cadrage. C’est précisément ce que l’approche systémique nomme une « tentative de solution inadaptée » - une réponse qui aggrave le problème qu’elle prétend résoudre. Comprendre ce mécanisme des tentatives de solution est l’un des fondements de la lecture systémique de la rechute.

Le système relationnel comme terrain de la rechute

Si la rechute est si fréquente, c’est qu’elle ne dépend pas seulement de la biochimie du patient ou de sa motivation personnelle. Elle dépend du contexte dans lequel il vit, et plus précisément des interactions qui structurent ce contexte. Le Grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique (2024) le formule clairement : « Au commencement est la relation. » La relation est la matrice contextuelle qui permet toute attribution de sens et tout processus mental tout au long de la vie.

Dans l’approche systémique stratégique, c’est une hypothèse opératoire qui a des conséquences directes sur la compréhension de la rechute. Si le symptôme émerge dans un système de perception-réaction (SPR) construit dans et par les relations, alors la disparition du symptôme ne suffit pas à transformer le système. Le système, lui, continue de fonctionner selon ses propres logiques. Et lorsque le patient revient dans ce système (famille, couple, lieu de travail sans que celui-ci ait été modifié), la rechute apparaît comme une conséquence logique.

Les données de recherche confirment cette intuition clinique avec une précision remarquable. Un faible niveau de commentaires critiques et une chaleur élevée de la part des proches sont associés à un moindre risque de rechute, tandis qu’un niveau élevé d’émotion exprimée chez le conjoint prédit une rechute plus rapide et plus fréquente (Fichter et al., 1997). Dans une étude portant sur 86 patients alcooliques en thérapie conjugale comportementale, ceux dont le partenaire présentait une émotion exprimée élevée rechutaient davantage, plus vite, et consommaient un pourcentage plus élevé de jours sur douze mois, indépendamment de l’âge, du niveau d’éducation et de la sévérité de l’addiction (O’Farrell et al., 1998). Sur 102 patients et 102 proches, l’émotion exprimée des proches était associée à la rechute précoce à six mois (p = 0,002) et restait significative en régression logistique, alors même que la sévérité de l’addiction ne l’était plus (Erdogan Kaya et al., 2021).

La sévérité de l’addiction (ce que l’on mesure, traite, surveille) devient non significative face à la qualité des interactions familiales.

La discorde familiale comme prédicteur de rechute

Dans deux essais conduits par le National Institute on Drug Abuse portant respectivement sur 315 et 295 participants, la discorde familiale après la fin d’un programme de traitement ambulatoire était associée à un nombre significativement plus élevé de jours de consommation pendant le suivi (9,12 jours contre 2,89 jours, p = 0,0001 ; 5,58 jours contre 2,83 jours, p = 0,0062) et, dans la première étude, à une moindre rétention dans le soin (47,6 % contre 60,6 %) (Nakonezny et al., 2017). La discorde familiale n’est pas un facteur parmi d’autres : c’est un prédicteur robuste, reproductible, qui agit indépendamment des autres variables.

Du point de vue systémique, ces chiffres ne font que confirmer ce que la clinique observe quotidiennement : le patient qui rentre chez lui après un traitement réussi ne rentre pas dans un espace neutre. Il rentre dans un système vivant, avec ses boucles de rétroaction, ses homéostasies, ses règles implicites. Si ce système a été organisé autour du symptôme (si l’addiction remplissait une fonction dans l’équilibre relationnel), alors la guérison du patient déséquilibre le système. Et le système, comme tout système, cherche à retrouver son équilibre. La rechute peut être, dans cette logique, la réponse homéostatique du système à une perturbation qu’il n’a pas été préparé à intégrer.

C’est ce que les 5 axiomes de la communication pragmatique de Watzlawick permettent de comprendre : on ne peut pas ne pas communiquer, et la rechute est une communication. Elle dit quelque chose sur l’état du système, sur ce qui n’a pas changé, sur ce qui résiste.

La fonction du symptôme dans le système

Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute systémique, a consacré une grande partie de son œuvre à explorer la manière dont les symptômes s’inscrivent dans les logiques familiales et conjugales. Cette perspective rejoint directement ce que l’approche de Palo Alto nomme le « système pertinent » : l’ensemble des personnes impliquées dans une situation qui pose problème, qui tentent de l’apaiser sans y parvenir.

Dans cette optique, la rechute n’est pas seulement un retour du symptôme. C’est la réactivation d’un rôle dans un système. L’addiction peut avoir organisé les relations autour d’elle : le proche aidant, le partenaire inquiet, l’enfant qui se tient à l’écart, l’employeur qui ferme les yeux. Lorsque l’addiction disparaît, ces rôles deviennent vacants. Le système cherche à les remplir. Et parfois, la rechute est la solution la plus économique pour rétablir un ordre relationnel que tout le monde connaissait, même si personne ne le souhaitait.

C’est ce que l’on pourrait appeler, avec une impertinence assumée, le paradoxe de la victoire épuisante : guérir peut coûter plus cher que rester malade, si la guérison n’est pas accompagnée d’une transformation du système dans lequel elle doit s’inscrire.

La double contrainte et la rechute

Il existe une configuration relationnelle particulièrement propice à la rechute, que Bateson a décrite sous le nom de double contrainte : une situation dans laquelle deux injonctions contradictoires sont adressées simultanément à une personne, sans qu’elle puisse ni obéir à l’une sans violer l’autre, ni sortir du cadre de l’interaction. « Guéris, mais ne change pas » est une double contrainte. « Sois autonome, mais j’ai besoin de toi » en est une autre. « Arrête de boire, mais reste l’homme que j’ai épousé » en est une troisième.

Ces injonctions paradoxales ne sont pas formulées explicitement. Elles s’expriment dans les comportements, les silences, les réactions des proches face aux progrès du patient. Un proche qui s’inquiète davantage quand le patient va mieux, un partenaire qui devient distant quand l’addiction recule, une famille qui se désorganise quand le symptôme disparaît : autant de signaux qui indiquent que le système n’est pas prêt à accueillir le changement qu’il dit pourtant appeler de ses voeux.

Dans ce contexte, la rechute peut être lue comme une tentative de résoudre la double contrainte en revenant à l’état antérieur. Elle est une réponse logique à une situation illogique. Ce n’est pas une faiblesse du patient. C’est la cohérence du système.

Le système de perception-réaction et l’auto-tromperie

Le Grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique (2024) décrit le système de perception-réaction (SPR) comme le processus par lequel chacun perçoit subjectivement la réalité et y réagit, selon un modèle récurrent et redondant qui fait qu’une personne souffrant d’un problème réagit en vertu de certaines auto-tromperies. Ces auto-tromperies ne sont pas des mensonges délibérés. Ce sont des constructions perceptives qui ont été fonctionnelles à un moment donné et qui persistent au-delà de leur utilité.

Dans le contexte de la rechute, ces auto-tromperies jouent un rôle central. Le patient qui a rechuté ne le fait généralement pas en pleine conscience de ce qu’il fait. Il le fait parce que sa perception de la situation l’y conduit, parce que les signaux qu’il reçoit de son environnement activent des schémas anciens, parce que la fenêtre de tolérance au stress a été dépassée. Comme le note le Grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique (2024), un inducteur très léger peut activer le schéma de honte, d’agressivité ou de peur chez un sujet qui a épuisé son économie de souplesse du fait de la répétition de traumatismes. Le symptôme apparaît alors comme une transe négative.

Cette notion de transe négative, développée par Ritterman (1983) et reprise dans la clinique systémique, est particulièrement éclairante pour comprendre la rechute. Le patient n’est pas « faible ». Il est dans un état quasi hypnotique, activé par des inducteurs relationnels que son entourage ne perçoit pas toujours - et qu’il ne perçoit pas lui-même. Comprendre et soigner les peurs avec l’hypnose conversationnelle et l’approche systémique et stratégique offre un éclairage précieux sur ces mécanismes d’induction.

Ce que les proches font sans le savoir

L’un des aspects les plus contre-intuitifs de la clinique systémique des addictions est la place des proches dans le maintien du symptôme. Non pas parce qu’ils le souhaitent (ils souffrent souvent autant que le patient, parfois davantage) mais parce que leurs tentatives de solution contribuent à maintenir le problème qu’elles cherchent à résoudre.

Le proche qui surveille, qui questionne, qui anticipe la rechute, qui réorganise sa vie autour du risque de rechute, envoie au patient un message implicite : « Tu n’es pas capable de t’en sortir seul. » Ce message, aussi bienveillant soit-il dans son intention, renforce l’identité de « malade » et fragilise la construction d’une identité nouvelle, sans symptôme. Il maintient le patient dans le rôle que le système lui a assigné.

À l’inverse, les recherches montrent que le niveau d’émotion exprimée des proches (leur tendance à formuler des critiques, à exprimer de l’hostilité ou à se surinvestir émotionnellement) est l’un des prédicteurs les plus robustes de la rechute (O’Farrell et al., 1998 ; Erdogan Kaya et al., 2021). Ce n’est pas une accusation envers les proches. C’est une invitation à les inclure dans le processus thérapeutique, non pas comme coupables, mais comme ressources.

C’est précisément ce que propose l’approche CRAFT (Community Reinforcement and Family Training), dont une méta-analyse portant sur quatre essais randomisés et 264 proches a montré qu’elle permettait d’engager les patients réfractaires au soin trois fois plus efficacement qu’Al-Anon ou Nar-Anon (RR = 3,25 ; IC 95 % 2,11-5,02 ; NNT = 2) (Roozen et al., 2010). Dans un essai portant sur 115 proches, 62 % des patients entraient en traitement avec CRAFT contre 37 % avec Al-Anon ou Nar-Anon (OR = 2,7 ; IC 95 % 1,1-6,9) (Kirby et al., 2017).

La thérapie de couple et de famille face à la rechute

Les thérapies qui impliquent le système relationnel du patient produisent des résultats significativement supérieurs aux traitements individuels. Une méta-analyse portant sur douze essais randomisés (n = 754) a montré un avantage global de la thérapie de couple comportementale sur les traitements individuels (d de Cohen = 0,54), y compris sur la fréquence de consommation (d = 0,36) et la satisfaction conjugale (d = 0,57) ; au suivi, la supériorité se maintient sur tous les domaines (fréquence d = 0,45, conséquences d = 0,50) et par rapport à la thérapie cognitivo-comportementale individuelle seule (d = 0,42) (Powers et al., 2008).

Une revue de 39 essais randomisés de thérapies familiales pour adultes a confirmé que les thérapies de couple et de famille réduisent la consommation avec des effets faibles à modérés et améliorent l’ajustement conjugal avec des effets importants (Meis et al., 2013). Hogue et al. (2021) ont établi que la thérapie familiale systémique est « bien établie » comme traitement autonome des troubles de l’usage de substances.

Pour les adolescents, la thérapie familiale multidimensionnelle (MDFT) maintient mieux que le traitement résidentiel les baisses des problèmes de consommation (d = 0,51), de la fréquence (d = 0,24) et de la délinquance (d = 0,42) entre deux et dix-huit mois (Liddle et al., 2018). Pour les jeunes adultes présentant un trouble de l’usage d’opioïdes, une intervention incluant l’engagement de la famille réduit la rechute à vingt-quatre semaines (61 % contre 95 % ; risque de rechute plus précoce sous traitement habituel, HR = 2,72 ; IC 95 % 1,26-5,88) (Fishman et al., 2021).

Lire la rechute autrement : le diagnostic systémique

L’approche systémique et stratégique propose un cadre diagnostique radicalement différent de la nosographie classique. Plutôt que de classer le patient dans une catégorie de trouble, elle cherche à comprendre le problème dans son contexte interactionnel : qui fait quoi, avec qui, dans quel contexte, et avec quels effets sur le système ? C’est ce que le Grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique (2024) décrit comme le « diagnostic opératoire systémique et stratégique ».

Appliqué à la rechute, ce diagnostic pose des questions que la clinique traditionnelle ne pose pas. Quelle était la fonction de l’addiction dans le système avant le traitement ? Qu’est-ce qui a changé dans le système pendant le traitement ? Qu’est-ce qui n’a pas changé ? Qui a bénéficié du changement, et qui en a souffert ? Quelles tentatives de solution les proches ont-ils mises en œuvre face à la rechute, et ces tentatives ont-elles aggravé ou atténué le problème ?

Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles orientent l’intervention vers les leviers réels du changement. Et elles permettent de sortir de la logique punitive ou culpabilisante qui entoure souvent la rechute, pour entrer dans une logique compréhensive et stratégique. Découvrir la vision clinique des troubles anxieux et addictifs selon cette perspective peut transformer la manière dont on aborde ces situations.

La rechute comme opportunité thérapeutique

Il y a quelque chose de presque provocateur à dire que la rechute peut être une opportunité. Et pourtant, c’est ce que la clinique systémique enseigne. La rechute révèle ce que le traitement n’avait pas encore atteint. Elle expose les boucles de rétroaction qui n’avaient pas été identifiées, les tentatives de solution qui persistaient sous la surface, les dynamiques relationnelles qui n’avaient pas été travaillées. En ce sens, elle est une information précieuse.

De Scorraille, Brosseau et Vitry (2017) rappellent dans Quand le travail fait mal l’importance de donner du temps, « un temps comme un espace au sein duquel le processus de devenir peut s’opérer selon un principe d’action et de réaction où des interactions pourront se corriger ». Cette conception du temps thérapeutique est particulièrement pertinente face à la rechute. Elle n’est pas un retour à zéro. Elle est une étape dans un processus de transformation qui prend le temps qu’il prend.

Le thérapeute systémique qui accueille la rechute sans dramatisation, qui l’explore avec curiosité plutôt qu’avec désapprobation, qui l’utilise pour affiner sa compréhension du système, envoie au patient et à son entourage un message puissant : le changement n’est pas linéaire, et ce n’est pas grave. Ce recadrage de la rechute est en lui-même une intervention thérapeutique. Le paradoxe de la spontanéité illustre bien comment les injonctions au changement immédiat peuvent paradoxalement le bloquer.

Intervenir sur le système pertinent

La notion de « système pertinent » est centrale dans l’approche systémique et stratégique. Elle désigne les personnes impliquées dans une situation qui pose problème, qui tentent de l’apaiser sans y parvenir. Dans le contexte de la rechute, le système pertinent inclut rarement seulement le patient. Il inclut le ou les proches les plus mobilisés, ceux dont les tentatives de solution contribuent le plus à maintenir le problème.

Identifier ce système pertinent et y intervenir stratégiquement est l’une des spécificités de l’approche de Palo Alto. Cela peut signifier travailler avec un proche qui refuse de consulter, en passant par la personne qui est venue demander de l’aide. Cela peut signifier utiliser le levier de la relation conjugale ou familiale pour créer un changement que le travail individuel n’avait pas produit. Cela peut signifier prescrire au proche un comportement différent de ses tentatives de solution habituelles, pour modifier la boucle interactionnelle qui maintient le symptôme.

Dans une étude menée en Allemagne sur 94 proches de patients réfractaires au soin, une intervention centrée sur les proches a permis d’obtenir un taux d’engagement de 40,5 % à trois mois contre 13,9 % en liste d’attente, avec une amélioration significative de la santé mentale et de la cohésion familiale des proches eux-mêmes (Bischof et al., 2016). Agir sur le système, c’est aussi prendre soin des proches, ce que la clinique individuelle oublie trop souvent. Accompagner les personnes concernées par les addictions est l’une des missions centrales de LACT dans ce domaine.

Le doute pathologique et la rechute : une logique commune

Il existe une parenté structurelle entre la rechute et d’autres phénomènes cliniques que l’approche systémique et stratégique a bien décrits, notamment le doute pathologique. Dans les deux cas, on observe une boucle auto-référentielle dans laquelle la tentative de résoudre le problème aggrave le problème. Le patient qui doute cherche à obtenir une certitude qui le rassure, mais cette recherche de certitude renforce le doute. Le patient qui a rechuté cherche à comprendre pourquoi il a rechuté, mais cette rumination peut renforcer l’identité de « rechuteur » et fragiliser la reprise du processus de changement.

La logique des compulsions et des comportements ritualisés (Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique, 2024) partage cette même structure : une tentative de contrôle qui échappe au contrôle. La rechute peut être lue comme un rituel de ce type avec une réponse automatique à un inducteur relationnel, qui soulage momentanément une tension mais renforce à long terme le système qui la produit.

L’auto-illusion et la perception de la rechute

Un aspect souvent négligé dans la clinique de la rechute est la manière dont le patient - et ses proches - se racontent la rechute. Cette narration n’est pas neutre. Elle construit une réalité qui oriente les comportements futurs. Un patient qui se dit « je suis faible » après une rechute construit une perception de lui-même qui rend la prochaine rechute plus probable. Un proche qui dit « il ne veut pas vraiment s’en sortir » construit une perception de la relation qui renforce les comportements critiques et hostiles, précisément ceux qui prédisent la rechute.

L’impact psychologique du mensonge et de l’auto-illusion est un sujet que l’approche systémique et stratégique prend très au sérieux. Les auto-tromperies ne sont pas des défauts de caractère. Ce sont des constructions perceptives qui ont leur propre logique, leur propre cohérence, et leur propre fonction dans le système. Les identifier, les déconstruire, proposer un recadrage qui ouvre d’autres possibles : c’est l’un des cœurs du travail thérapeutique systémique face à la rechute.

La mesure du changement : l’échelle PRS

Dans la pratique clinique de LACT et du réseau SYPRENE, le suivi du processus de changement - y compris lors des rechutes - s’appuie sur la Problem Resolution Scale (PRS), une échelle de résolution de problème à question unique développée par LACT Research dans la lignée des recherches du Mental Research Institute (Vitry et al., 2024). Cet outil permet de mesurer l’écart entre la situation actuelle du patient et l’objectif thérapeutique, séance après séance, et d’objectiver les progrès ou les reculs.

Appliquée à la rechute, la PRS offre un cadre non dramatisant : elle permet de situer la rechute dans un continuum de changement plutôt que de la traiter comme un événement binaire (succès ou échec). Elle permet aussi de mesurer l’impact des interventions sur le système pertinent, et d’ajuster la stratégie thérapeutique en fonction des données recueillies. En savoir plus sur l’échelle PRS et son application clinique permet de mieux comprendre comment cet outil s’intègre dans une démarche d’amélioration continue de la pratique.

Perspectives thérapeutiques : ce que l’approche systémique propose concrètement

Face à une rechute, l’approche systémique et stratégique ne propose pas de recommencer le traitement à l’identique. Elle propose de comprendre ce que la rechute dit du système, d’identifier les tentatives de solution qui ont échoué - y compris celles du thérapeute - et de construire une intervention différente, ajustée à ce que la rechute a révélé.

Cela peut prendre plusieurs formes. Travailler avec le couple ou la famille pour modifier les patterns interactionnels qui maintiennent le symptôme. Prescrire au patient un comportement paradoxal qui court-circuite la boucle automatique de la rechute. Utiliser des techniques de recadrage pour transformer la perception que le patient a de lui-même et de sa situation. Mobiliser les proches comme agents du changement plutôt que comme observateurs inquiets. Ou encore, travailler sur le système de perception-réaction du patient pour identifier les inducteurs relationnels qui déclenchent la rechute et construire de nouvelles réponses.

La formation systémique proposée par LACT forme des praticiens à ces approches, en intégrant les apports de l’École de Palo Alto, du Centre de thérapie stratégique d’Arezzo et des recherches les plus récentes sur l’efficacité des thérapies systémiques. Le mastère clinique en thérapie brève stratégique offre une formation approfondie pour les cliniciens qui souhaitent développer leur expertise dans ce domaine.

Écouter ce que la rechute dit

Conclusion : écouter ce que la rechute dit

La rechute n’est pas la fin de l’histoire. Elle en est souvent le chapitre le plus instructif. Elle dit ce que le système n’a pas encore pu entendre, ce que les interactions n’ont pas encore pu transformer, ce que le patient n’a pas encore pu recevoir de son environnement. L’entendre comme un message systémique, plutôt que comme un échec individuel, ouvre des possibilités thérapeutiques que la lecture linéaire et individuelle ferme systématiquement.

C’est cette écoute rigoureuse, stratégique et profondément respectueuse de la complexité des systèmes humains que l’approche de Palo Alto cultive depuis ses origines. Et c’est cette écoute que LACT met au service des patients, des proches et des professionnels qui cherchent à comprendre et à traiter autrement les phénomènes de rechute.

Si vous êtes confronté à une rechute (la vôtre, celle d’un proche, ou celle d’un patient que vous accompagnez), l’équipe de LACT vous reçoit en consultation, en présentiel comme en ligne, avec un accompagnement spécialisé pour comprendre et soigner les addictions. Une rechute peut devenir le point de départ d’un changement durable, à condition d’en écouter le message.

Références

Bischof, G., Iwen, J., Freyer-Adam, J., & Rumpf, H.-J. (2016). Efficacy of the Community Reinforcement and Family Training for concerned significant others of treatment-refusing individuals with alcohol dependence: A randomized controlled trial. Drug and Alcohol Dependence, 163, 179–185. https://doi.org/10.1016/j.drugalcdep.2016.04.015

de Scorraille, C., Brosseau, O., & Vitry, G. (2017). Quand le travail fait mal : une clinique de la relation pour soigner les maux du travail. InterÉditions.

Erdoğan Kaya, A., Yazici, A. B., Kaya, M., & Yazici, E. (2021). The relationship between expressed emotion, personality traits and prognosis of alcohol and substance addiction: 6-month follow-up study. Nordic Journal of Psychiatry, 75(8), 596–606. https://doi.org/10.1080/08039488.2021.1916835

Fichter, M. M., Glynn, S. M., Weyerer, S., Liberman, R. P., & Frick, U. (1997). Family climate and expressed emotion in the course of alcoholism. Family Process, 36(2), 203–221. https://doi.org/10.1111/j.1545-5300.1997.00203.x

Fishman, M., Wenzel, K., Vo, H., Wildberger, J., & Burgower, R. (2021). A pilot randomized controlled trial of assertive treatment including family involvement and home delivery of medication for young adults with opioid use disorder. Addiction, 116(3), 548–557. https://doi.org/10.1111/add.15181

Hogue, A., Schumm, J. A., MacLean, A., & Bobek, M. (2022). Couple and family therapy for substance use disorders: Evidence-based update 2010–2019. Journal of Marital and Family Therapy, 48(1), 178–203. https://doi.org/10.1111/jmft.12546

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Liddle, H. A., Dakof, G. A., Rowe, C. L., Henderson, C., Greenbaum, P., Wang, W., & Alberga, L. (2018). Multidimensional Family Therapy as a community-based alternative to residential treatment for adolescents with substance use and co-occurring mental health disorders. Journal of Substance Abuse Treatment, 90, 47–56. https://doi.org/10.1016/j.jsat.2018.04.011

McLellan, A. T., Lewis, D. C., O’Brien, C. P., & Kleber, H. D. (2000). Drug dependence, a chronic medical illness: Implications for treatment, insurance, and outcomes evaluation. JAMA, 284(13), 1689–1695. https://doi.org/10.1001/jama.284.13.1689

Meis, L. A., Griffin, J. M., Greer, N., Jensen, A. C., Macdonald, R., Carlyle, M., Rutks, I., & Wilt, T. J. (2013). Couple and family involvement in adult mental health treatment: A systematic review. Clinical Psychology Review, 33(2), 275–286. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2012.12.003

Moriarty, T., Bourbeau, K., & Zuhl, M. (2020). Exercise and neural adaptations: Designing a novel treatment for alcohol addiction. Alternative Therapies in Health and Medicine, 26(3), 48–57.

Nakonezny, P. A., Denton, W. H., Westover, A. N., & Adinoff, B. (2017). Family discord after completion of an outpatient community treatment program predicts greater substance use during follow-up. Substance Use & Misuse, 52(12), 1624–1633. https://doi.org/10.1080/10826084.2017.1298615

O’Farrell, T. J., Hooley, J., Fals-Stewart, W., & Cutter, H. S. (1998). Expressed emotion and relapse in alcoholic patients. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 66(5), 744–752. https://doi.org/10.1037/0022-006X.66.5.744

Powers, M. B., Vedel, E., & Emmelkamp, P. M. G. (2008). Behavioral couples therapy (BCT) for alcohol and drug use disorders: A meta-analysis. Clinical Psychology Review, 28(6), 952–962. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2008.02.002

Ritterman, M. (1983). Using hypnosis in family therapy. Jossey-Bass.

Roozen, H. G., de Waart, R., & van der Kroft, P. (2010). Community reinforcement and family training: An effective option to engage treatment-resistant substance-abusing individuals in treatment. Addiction, 105(10), 1729–1738. https://doi.org/10.1111/j.1360-0443.2010.03016.x

Vitry, G. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.

Vitry, G. (dir.). (2023). Comprendre et soigner les addictions : avec les approches systémiques. Dunod.

Vitry, G. (dir.), Betbèze, J., Couteron, J.-P., Ostermann, G., de Scorraille, C., & Jullien, F. (2023). Sortir de l’addiction ? Ou de la dés-addiction. Descartes & Cie.

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