Dans cette conférence, Jean-Paul Gaillard revisite la causalité en thérapie systémique à la lumière des travaux de Varela, Maturana et Luhmann. Il montre comment l’humain doit être pensé à travers ses interactions et connections permanentes, et non comme individu isolé. Une réflexion majeure pour mieux comprendre les systèmes vivants et accompagner leur évolution clinique et sociale.
Cet article est basé sur les propos tenus par Jean-Paul Gaillard lors de la conférence intitulée « Congrès annuel inter-universités » , disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Sortir du piège de la causalité linéaire
En thérapie systémique, la notion de causalité est bien plus qu’une question théorique : elle détermine la façon dont nous concevons l’humain, le symptôme, et l’intervention thérapeutique. Pendant des siècles, la science a soutenu le fantasme d’un monde prévisible, régi par un déterminisme clair : une cause → un effet.
Cette vision, héritée de Descartes et de Laplace, a structuré notre manière d’aborder la psychologie, la médecine, l’éducation, les institutions…
Pourtant, lorsque l’on regarde la vie humaine — ses émotions, ses croyances, ses interactions, ses crises — rien ne fonctionne jamais de manière simple ou rectiligne.
C’est précisément ce que Jean-Paul Gaillard, psychologue, thérapeute systémicien et cofondateur de l’Institut Systémique Troisième Génération (IS3G), vient interroger dans cette conférence : comment penser l’humain dans un monde où tout interagit en permanence ?
Passer d’un monde simple à un monde complexe
→ c’est passer d’une causalité qui enferme
→ à une complexité qui ouvre de nouvelles possibilités d’intervention.
La causalité linéaire : un modèle qui appauvrit l’humain
Pendant longtemps, les sciences ont privilégié la simplicité du déterminisme :
« Si A, alors B. Supprimez A et vous supprimerez B. »
Selon Edgar Morin, la science moderne s’est longtemps construite sur trois grands repères épistémologiques, qui ont façonné notre manière de comprendre l’humain :
1) Le déterminisme universel
La réalité serait parfaitement prédictible et calculable.
Si l’on connaît les causes, on peut prévoir tous les effets. Le monde devient une mécanique dont il suffirait de maîtriser les lois pour expliquer chaque phénomène humain.
2) Le réductionnisme
Pour comprendre un ensemble, il suffirait d’en découper les parties : analyser l’individu isolément permettrait de comprendre la famille, le corps sans l’histoire, le symptôme sans la relation.
Mais ce qui est vivant cesse d’exister lorsqu’on le démonte.
3) La disjonction disciplinaire
Les savoirs se sont fragmentés : psychologie sans sociologie, médecine sans anthropologie, psychothérapie sans regard sur le contexte.
Chaque discipline travaille dans sa bulle, sans articuler ce qu’elle observe avec les autres niveaux de réalité.
Conséquence directe en clinique
L’humain se retrouve pensé comme une addition d’éléments séparés :
• le psychisme sans le social
• le comportement sans la relation
• le symptôme sans le système qui le produit
• le patient sans sa famille, son histoire, son environnement
On « localise » un problème à l’intérieur de l’individu, comme si celui-ci en était la cause unique — et souvent… comme s’il était le dysfonctionnement lui-même.
➡ Or, l’humain ne se résume jamais à une somme de morceaux.
La causalité linéaire produit souvent une illusion : celle d’un acteur rationnel, indépendant, maître de ses décisions.
Pour Jean-Paul Gaillard : Ce modèle ne permet pas de saisir la réalité du vivant.
La vision complexe : l’humain comme système vivant en interaction
Jean-Paul Gaillard s’appuie sur les travaux de
- Francisco Varela (auto-organisation du vivant)
- Edgar Morin (épistémologie de la complexité)
- Niklas Luhmann (théorie des systèmes sociaux)
L’humain n’existe qu’en interaction
Dans une perspective systémique et complexe, un être humain n’est jamais une entité isolée. Il n’est compréhensible qu’à travers les couplages qui le relient en permanence aux autres et au monde.
Jean-Paul Gaillard résume cela en affirmant que chaque personne est simultanément engagée dans deux grandes « machines » du vivant :
La machine à communiquer
Elle concerne tout ce qui circule entre les individus : langage, informations, messages, signes, règles et frontières symboliques. C’est elle qui permet d’organiser le social, de se situer, de construire des catégories de sens et des appartenances.
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La machine à relationner
Elle touche au domaine des émotions partagées, des attachements, des alliances et des conflits. C’est le tissu affectif qui relie les êtres humains, fait tenir les systèmes et nourrit la continuité des liens.
Une condition fondamentale du vivant humain
Un individu ne tient que parce qu’il est tenu par d’autres. Chaque fois qu’une personne agit, ressent ou change, elle influence ceux qui l’entourent et est influencée en retour.
C’est pourquoi la clinique ne peut jamais se limiter à un sujet isolé : tout comportement, toute souffrance, toute décision prend sens dans un réseau d’interactions.
Nous ne sommes vivants que tant que nous sommes connectés les uns aux autres
Varela : le vivant s’autoproduit — une révolution en épistémologie
Un système vivant :
- est opérationnellement clos (il se régule de l’intérieur)
- est autoréférentiel (il se rapporte à lui-même)
- est autonome dans sa manière de compenser les perturbations
➡ Cela signifie :
Je ne rencontre jamais l’autre tel qu’il est, mais tel que mon système me permet de le percevoir. L’autre est toujours vécu comme un élément de mon environnement (…et je suis l’environnement de l’autre). C’est vertigineux… mais cliniquement essentiel.
Perturbations, compensations et contingence : la vraie réalité du vivant
Quand deux humains interagissent, ils se perturbent constamment. Pour rester vivants, ils doivent compenser en permanence. Et chaque compensation amène quelque chose de nouveau :
→ jamais un « retour à avant », toujours un « comme-après ». Ce que Jean-Paul Gaillard appelle :la loi de contingence— rien n’arrive jamais comme prévu. Henri Atlan le résume magnifiquement :
« Les choses qui arrivent sont rarement celles que nous avons voulues. »
C’est une leçon d’humilité pour tout thérapeute… et pour tout humain.
Deux concepts puissants pour la clinique systémique
Jean-Paul Gaillard reprend et adapte la théorie de Luhmann pour décrire ce qui se passe dans les systèmes humains (couples, familles, équipes…).
Interpénétration
Chaque membre régule le système et préserve son identité.
Exemple clinique
→ Les adolescents coopèrent avec leurs parents… jusqu’à ce que cela menace leur autonomie.
Exemple institutionnel
→ Deux services « coopèrent »… tout en défendant leur territoire respectif.
C’est une coopération complexe, bien loin du mythe d’une harmonie parfaite.
➡ Une famille qui fonctionne est une famille qui négocie (mais où chacun préserve sa singularité).
Pénétration
Un membre impose ses besoins aux autres → au détriment du système.
Exemples cliniques :
- emprise et violences psychologiques
- perversion narcissique
- mythomanie destructrice
- aliénation parentale
➡ Le système perd sa complexité
➡ Il s’effondre
Le rôle du thérapeute devient alors de restaurer la diversité des possibles, condition indispensable à la survie du système.
Complexité et décision humaine : une rationalité… imaginaire
Nous pensons décider logiquement. Mais en réalité :
Nos décisions sont des effets de contexte, autoproduites à partir de perturbations.
La conscience vient après, pour justifier ce qui s’est déjà produit.
Jean-Paul Gaillard ajoute : notre besoin vital de sens sert surtout à éviter la panique du non-sens.
➡ Nous nous racontons que nous avons voulu ce qui nous est arrivé, pour préserver notre continuité psychique.
Implications majeures pour la thérapie systémique
Passer de « Pourquoi ? » à « Comment cela se passe-t-il ensemble ? »
Abandonner la causalité linéaire transforme radicalement notre manière de penser la souffrance humaine et les interventions thérapeutiques. Dans une vision linéaire, on cherche un début et une responsabilité : quel événement cause le symptôme ? qui est coupable ? où se trouve le défaut à corriger ? La complexité propose un changement de focale : le problème ne se situe plus dans une personne, mais dans un ensemble d’interactions.
Au lieu de se demander « Pourquoi cette personne va mal ? », on se demande :
« Comment les actions de chacun influencent-elles celles des autres ? »
Ce changement implique plusieurs renversements majeurs :
- On cesse de chercher un coupable pour comprendre comment chacun participe, souvent malgré lui, au maintien du problème.
- On ne répare plus une partie, on intervient sur les régulations du système relationnel.
- On ne réduit pas la complexité, on la restaure : car un système qui se simplifie s’appauvrit et perd sa capacité à changer.
Ainsi, la thérapie ne consiste plus à « réparer un individu » ou « restaurer un lien défaillant », mais bien à réactiver un mouvement d’interactions vivantes, à redonner de la souplesse, de l’imprévu, de la créativité entre les membres du système.
C’est en relançant la danse relationnelle que le changement devient possible. Le thérapeute devient un artisan du mouvement et non du contrôle.
Accueillir la complexité, c’est accueillir la vie
Jean-Paul Gaillard nous offre ici une contribution essentielle :
- Renoncer à la fiction d’un monde simple
- Accepter que rien ne soit jamais totalement explicable
- Prendre soin du vivant dans toute sa contingence
- Aider les systèmes humains à retrouver leurs capacités créatives
En systémique, « comprendre », ce n’est pas réduire. C’est re-complexifier, reconnecter, ré-animer.
Penser autrement → c’est soigner autrement. Et c’est tout l’enjeu de la thérapie systémique contemporaine.
Où se former à l’approche systémique et stratégique?
LACT propose plusieurs parcours de formation web certifiantes en direct avec 50 formateurs internationaux
- Formation systémique généraliste
- DU clinique de la relation avec l‘université de Paris 8
- Mastere clinique avec spécialisation en psychopathologie avec le CTS du Pr Nardone

