Dans un monde marqué par l’incertitude, la peur de l’avenir devient une anxiété diffuse entretenue par l’hypercontrôle. À travers une lecture systémique stratégique et une vignette clinique, cet article montre comment les tentatives de maîtrise renforcent la peur, et comment une intervention brève peut rompre le cercle anxieux.
Les mots des maux : la peur de l’avenir
Peur anticipatoire, hypercontrôle et intervention stratégique dans les sociétés de l’incertitude
Introduction : Quand les mots disent les maux
« Je crains l’avenir »
Cette phrase, simple en apparence, concentre une part essentielle du malaise contemporain. Elle ne désigne ni un danger précis ni un événement identifiable, mais une tonalité affective diffuse, persistante, qui s’installe dans le rapport au temps lui-même (Bauman, 2000). Ces mots, fréquemment entendus en consultation, témoignent moins d’une peur circonstancielle que d’une transformation profonde de l’expérience subjective du futur.
Dans le champ clinique, les mots des maux constituent des indicateurs précieux : ils révèlent la manière dont les individus tentent de donner forme à une souffrance qui dépasse souvent leur histoire personnelle (Vitry, 2024). La peur de l’avenir, loin d’être une simple inquiétude individuelle, apparaît ainsi comme un signifiant central des sociétés contemporaines, marquées par l’incertitude, l’accélération et la perte de repères stables (Rosa, 2010).
L’objectif de cet article est d’examiner cette peur du futur à travers une lecture systémique stratégique, en articulant le contexte sociétal, une vignette clinique et une intervention thérapeutique ciblée. Pour approfondir la clinique de ces phénomènes, voir aussi une vision clinique des troubles anxieux, ainsi que la différence entre l’anxiété et la peur.
Des données épidémiologiques confirment l’ampleur de l’anxiété au niveau mondial. Un rapport d’analyse mondiale estime que les troubles anxieux touchent environ 4 % de la population mondiale, soit près de 301 millions de personnes, avec une augmentation de plus de 55 % depuis 1990. Dans cette même dynamique, les données globales montrent une prévalence élevée d’états anxieux généralisés et une progression continue de cette charge de morbidité dans diverses régions du monde.
Au niveau sociétal, plusieurs enquêtes documentent l’expérience subjective de l’anxiété liée à l’avenir. Une enquête Ifop menée en France révèle que 67 % des Français déclarent ressentir de la peur face à l’avenir, et que 34 % estiment que ces « éco-émotions » impactent leur santé mentale quotidienne. Parmi les jeunes dans le monde, jusqu’à 75 % qualifient l’avenir d’« effrayant », et 45 % affirment que l’anxiété liée à l’environnement affecte leur quotidien. Par ailleurs, une enquête récente en France montre que plus de trois quart des actifs (77 %) s’inquiètent pour leur future retraite, signe d’une anxiété anticipatoire étendue à des domaines clés de la vie socio-économique.
Ces chiffres illustrent que la peur de l’avenir ne se limite pas à une population clinique isolée : elle concerne des pans entiers de la société, de la jeunesse aux actifs, en lien direct avec des dynamiques économiques, environnementales et politiques.

De l’incertitude sociale à l’angoisse individuelle
Les sociétés occidentales contemporaines sont caractérisées par une instabilité croissante des cadres de référence : transformations rapides du travail, crises économiques récurrentes, urgence climatique, menaces sanitaires et géopolitiques (Bauman, 2007). Ces phénomènes produisent un climat d’incertitude permanente, dans lequel le futur cesse d’être un espace de projection et devient un espace de menace.
Les données épidémiologiques confirment cette évolution : les troubles anxieux figurent parmi les troubles psychiques les plus répandus, et l’anxiété anticipatoire, centrée sur des événements futurs incertains, en constitue un noyau central. Par exemple, une enquête européenne montre qu’une majorité des jeunes adultes déclarent ressentir de l’anxiété face à l’avenir, avec des effets significatifs sur le bien-être et la qualité de vie (Sarac & Yıldız, 2025). Cette anxiété s’accompagne fréquemment d’une consommation intensive d’informations anxiogènes, de ruminations persistantes et d’une recherche de contrôle accrue (Wells, 2009).
Ainsi, la peur de l’avenir ne peut être comprise comme un simple dysfonctionnement individuel. Elle apparaît comme une réponse adaptative devenue rigide à un environnement perçu comme imprévisible. C’est précisément à cet endroit que l’approche systémique stratégique offre un cadre pertinent : le problème n’est pas tant la peur elle-même que les tentatives répétées pour la maîtriser (Watzlawick, Weakland, & Fisch, 1975).
Cette logique est au cœur de l’école de Palo Alto et des repères de communication comme les 5 axiomes de la communication pragmatique (Paul Watzlawick). On peut également explorer la théorie de la double contrainte, souvent utile pour comprendre certains pièges relationnels et cognitifs.
Pour aller plus loin sur la formation et la pratique, voir la formation systémique, le parcours du systémique stratégique avec Paris 8 ou encore l’école de formation à l’approche systémique à distance.
Vignette clinique : Vivre dans un futur menaçant
Paul, adulte sans antécédents psychiatriques majeurs, consulte pour une anxiété persistante qu’il décrit d’emblée comme une « peur de l’avenir ». Lors des entretiens, son corps parle autant que ses mots : posture voûtée, regard fuyant, tension musculaire constante. Il explique se réveiller chaque matin avec un nœud dans la gorge, envahi par des scénarios catastrophes qu’il peine à contrôler.
Il ne craint pas un événement précis. Il craint tout ce qui pourrait arriver : crise économique, maladie, échec professionnel, effondrement climatique. Pour faire face, Paul a mis en place ce qu’il considère comme des stratégies rationnelles : planification minutieuse, consultation continue de l’actualité, souscription systématique à des assurances. Pourtant, plus il cherche à se rassurer, plus son anxiété augmente.
D’un point de vue systémique, ces comportements constituent des tentatives de solution devenues contre-productives. En cherchant à contrôler l’avenir, Paul renforce l’idée implicite que celui-ci est fondamentalement dangereux (Vitry, 2024). L’hypercontrôle, loin de réduire la peur, la nourrit.
Ce type de spirale peut se rapprocher d’autres dynamiques anxieuses comme la pathophobie et l’hypocondrie, la cardiophobie, ou encore certaines formes de phobies sociales. Pour le versant TOC/doute, voir TOC : comprendre les troubles obsessionnels compulsifs et le doute pathologique.
L’intervention stratégique : Prescrire le symptôme pour rompre le cercle anxieux
L’intervention s’inscrit dans une logique systémique stratégique visant non pas à supprimer la peur, mais à transformer la relation que Paul entretient avec elle. Après avoir identifié l’inefficacité de ses tentatives de contrôle, une prescription paradoxale lui a été proposée.
Il lui a été demandé de consacrer chaque soir un temps précis, trente minutes, à imaginer volontairement les pires scénarios possibles pour le lendemain, et de les noter dans un carnet dédié, qualifié de « carnet des catastrophes programmées ». La consigne était claire : en dehors de ce temps, toute tentative d’anticipation devait être reportée à ce créneau.
Cette prescription repose sur plusieurs mécanismes stratégiques :
- Circonscrire la peur dans un temps et un espace précis, retirant son caractère diffus.
- Inverser la logique de lutte : produire intentionnellement la peur plutôt que la fuir.
- Redonner au patient une position active face à ses pensées envahissantes (Watzlawick et al., 1975; Vitry, 2024).
Après quelques semaines, les pensées catastrophiques ont progressivement perdu de leur intensité. Paul a commencé à constater que, lorsqu’il ne pensait pas au futur, il pouvait à nouveau être présent à ce qu’il vivait : un repas savouré, une conversation investie, un moment de calme (Hayes, Strosahl, & Wilson, 1999).
Cette logique d’intervention s’inscrit dans des outils plus larges décrits dans le guide d’intervention sur les habitudes dysfonctionnelles. Elle peut aussi se combiner, selon les cas, avec des approches indirectes comme l’hypnose conversationnelle et l’approche systémique ou une formation en hypnose ericksonienne en ligne.
Discussion : Réapprendre à habiter le présent
Cette vignette illustre comment la peur de l’avenir s’installe et se maintient dans nos sociétés. En cherchant à maîtriser l’incertitude, les individus renforcent paradoxalement leur anxiété. L’approche systémique stratégique permet de mettre en lumière ces cercles vicieux et de proposer des interventions qui ne visent pas la suppression du symptôme, mais sa transformation.
Sur le plan sociétal, reconnaître la peur de l’avenir comme une manifestation psychologique liée à des contextes d’incertitude permet de dépasser une vision purement individuelle du trouble vers une lecture plus large, contextualisée (Bauman, 2000; Rosa, 2010). L’efficacité des prescriptions paradoxales ouvre ainsi des perspectives pour des interventions brèves et ciblées, adaptées aux défis contemporains.
Pour des ressources complémentaires, on peut consulter le traitement bref des troubles anxieux et phobies, ou explorer des dispositifs de consultation spécialisés (TOC et troubles anxieux), ainsi que les pages générales de consultations.
Conclusion
La peur de l’avenir est l’un des maux majeurs de notre époque, et les mots qui la portent révèlent un malaise profondément ancré dans les transformations sociétales contemporaines. Loin d’être une simple inquiétude individuelle, elle s’inscrit dans un contexte d’incertitude chronique, qui pousse à des stratégies de contrôle inefficaces. L’approche systémique stratégique, en travaillant sur ces tentatives de solution, offre une voie thérapeutique adaptée : non pas rassurer à tout prix, mais apprendre à vivre avec l’incertitude sans qu’elle gouverne l’existence.
Références
- Bauman, Z. (2000). Liquid modernity. Polity Press.
- Bauman, Z. (2007). Liquid times: Living in an age of uncertainty. Polity Press.
- Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and commitment therapy: An experiential approach to behavior change. Guilford Press.
- Rosa, H. (2010). Acceleration: A new theory of modernity. Columbia University Press.
- Vitry, G. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Éditions Dunod.
- Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Change: Principles of problem formation and problem resolution. Norton.
- Wells, A. (2009). Metacognitive therapy for anxiety and depression. Guilford Press.
- Sarac, E., & Yıldız, E. (2025). Future anxiety and belongingness in young and older adults: An empirical study. World Journal of Psychiatry, 15(6), 106–227. https://doi.org/10.1002/wjp.106227
- Ifop. (2025). Éco-anxiété : 67 % des Français déclarent ressentir de la peur face à l’avenir. TF1 Info. Lien
- La Dépêche. (2021). Éco-anxiété : 75 % des jeunes dans le monde trouvent l’avenir effrayant. La Dépêche. Lien
- Public Health France. (2025). Baromètre des états anxieux chez les 18-85 ans. Santé Publique France. Lien
