« Je n’ai plus de goût à rien » exprime une érosion silencieuse du plaisir, souvent liée à l’hyperconnexion, à l’accélération du temps et à des tentatives de “tenir” en mode automatique. À partir d’une lecture systémique stratégique et d’une vignette clinique, cet article montre comment observer l’indifférence peut initier un réveil progressif des sensations et de la vie émotionnelle.
Les mots des maux contemporains : “Je n’ai plus de goût à rien” et l’érosion silencieuse du plaisir
Introduction : les mots des maux
Parmi les expressions les plus révélatrices de notre époque, « Je n’ai plus de goût à rien » occupe une place singulière. Elle traduit un malaise profond, mais silencieux, qui ne se manifeste pas par des cris, des pleurs ou des crises visibles. Au contraire, elle apparaît souvent dans un récit calme et ordonné, presque neutre. La neutralité même de cette phrase est ce qui la rend inquiétante : elle signale une anesthésie émotionnelle, un décalage entre la vie accomplie et la vie réellement ressentie.
Comme d’autres mots des maux contemporains tels que « Je crains l’avenir » ou « J’ai l’impression de passer à côté », cette expression reflète à la fois une souffrance individuelle et un symptôme collectif lié aux transformations sociales, à l’accélération du temps et à la saturation informationnelle qui caractérisent nos sociétés modernes (Bauman, 2000; Rosa, 2010).
Ces mots constituent un indicateur clinique précieux. Ils permettent d’identifier non seulement l’état émotionnel de la personne, mais également la dynamique sous-jacente qui entretient et amplifie ce malaise. Dans le cadre de la psychologie systémique stratégique, cette dynamique peut être décrite comme un système perception-réaction, où la perception de la réalité, qu’elle soit interne ou externe, déclenche des réactions comportementales et émotionnelles qui, lorsqu’elles sont répétitives ou inefficaces, deviennent des tentatives de solution paradoxalement contre-productives (Watzlawick, Weakland & Fisch, 1975).
Pour situer ce cadre, voir l’approche LACT, l’école de Palo Alto, ainsi que les tentatives de solutions : de quoi s’agit-il ?. Sur la communication et les boucles interactionnelles : les 5 axiomes de la communication pragmatique et la théorie de la double contrainte.

L’érosion silencieuse et le système de perception-réaction
Claire, patiente adulte, consultait pour un état qu’elle décrivait comme un vide persistant et une absence de goût pour les activités qui auparavant lui procuraient du plaisir. Elle accomplissait ses routines avec régularité : elle travaillait, voyait ses amis, organisait les vacances familiales, mais tout était vécu de manière mécanique et détachée.
Ce constat s’inscrit dans le cadre du système de perception-réaction : la perception de la vie quotidienne comme neutre ou vide déclenche des réactions de continuation automatique des tâches, qui deviennent des tentatives de solution pour maintenir un semblant de normalité. Paradoxalement, ces tentatives de solution, continuer à remplir le temps, multiplier les activités pour stimuler le plaisir, renforcent l’état d’indifférence, maintenant le cycle du vide.
Cette dynamique est renforcée par les caractéristiques sociétales contemporaines. Dans une société où la performance et la productivité sont valorisées, et où l’hyperconnexion numérique impose une sollicitation constante de l’attention, le corps et l’esprit sont souvent déconnectés de leurs rythmes naturels. Les individus finissent par vivre en réaction aux exigences externes plutôt qu’aux signaux internes, créant une anesthésie émotionnelle collective (Rosa, 2010).
Les recherches récentes indiquent qu’en Europe, environ 30 % des adultes rapportent une diminution significative du plaisir dans les activités quotidiennes, et près de 20 % se sentent émotionnellement engourdis plusieurs jours par semaine (WHO, 2023). Ces chiffres confirment que le sentiment de perte de goût n’est pas isolé, mais constitue un phénomène sociétal majeur.
Pour éclairer la clinique des troubles émotionnels associés, voir dépression et une vision clinique des troubles anxieux. Sur l’épuisement et les risques psychosociaux : quand le travail fait mal : burn-out et souffrir en silence au travail.
La vignette clinique et l’observation du vide
Lors des premières consultations, Claire exprimait avec précision ce qui manquait à son expérience de vie. Elle ne se plaignait pas, mais notait avec détachement l’absence de sensation, un état qu’elle avait intégré comme une norme silencieuse.
Cette description révèle que l’anesthésie émotionnelle peut s’installer progressivement, à la manière d’une érosion silencieuse qui ne se remarque que lorsqu’un contraste ou une micro-variation survient. Dans le système de perception-réaction de Claire, la perception du vide déclenchait des comportements automatiques visant à compenser ce manque de sensation, tels que remplir ses journées d’activités mécaniques ou sociales, mais sans engagement affectif réel.
Chaque tentative de solution, au lieu de restaurer le plaisir, renforçait le sentiment d’indifférence, créant un cercle vicieux.
Cette logique de compensation externe peut être rapprochée de mécanismes d’auto-illusion et de contrôle de l’image : voir impact psychologique du mensonge et de l’auto-illusion. Pour un cadrage sur le perfectionnisme : perfectionnisme dysfonctionnel.
Intervention paradoxale : observer pour réveiller
Plutôt que de tenter immédiatement de stimuler le plaisir, l’approche systémique stratégique a proposé à Claire une intervention paradoxale consistant à observer et consigner l’indifférence. Elle devait tenir un carnet détaillant chaque moment où elle ne ressentait rien, notant les situations, les émotions absentes et les sensations corporelles.
Cette prescription a deux fonctions : elle oblige la patiente à porter attention consciemment au vide, et elle crée un espace où la perception n’est plus passive mais active, permettant de détecter les premières micro-variations du ressenti.
Au fil des semaines, Claire a commencé à remarquer de petites nuances : une seconde de plaisir en buvant son café, un léger agacement devant un collègue, une émotion fugace devant un film. Ces micro-sensations, à première vue insignifiantes, constituent des indicateurs de reprise de contact avec ses émotions et son corps, signalant que le système de perception-réaction peut désormais générer des réactions plus adaptées.
L’intervention montre ainsi que la reconnaissance consciente de l’état de vide peut rompre le cycle d’anesthésie émotionnelle et initier un réveil progressif du goût et du plaisir.
Pour des outils d’intervention, voir le guide d’intervention sur les habitudes dysfonctionnelles. Pour des ressources complémentaires orientées peurs et régulation : comprendre et soigner les peurs avec l’hypnose conversationnelle et l’approche systémique et la formation en hypnose ericksonienne en ligne.
Discussion : comprendre l’anesthésie émotionnelle dans un contexte sociétal
L’expérience de Claire illustre comment des états prolongés d’indifférence peuvent être compris à travers le prisme systémique. Le vide n’est pas simplement un symptôme individuel, mais le résultat de boucles de perception-réaction entretenues par des tentatives de solutions inefficaces, telles que la multiplication automatique des activités ou la recherche de stimulation externe pour compenser un manque intérieur.
Les facteurs sociétaux jouent un rôle majeur dans le maintien de ces dynamiques. La pression sociale, l’hyperconnexion numérique et la culture de la performance créent un environnement où l’individu perd progressivement le contact avec ses besoins et ses émotions. Les interventions paradoxales, en permettant l’observation consciente du vide, transforment la relation de l’individu avec ses perceptions et ses réactions, offrant ainsi un espace thérapeutique pour le réveil progressif du plaisir.
Cette approche démontre que même dans des états prolongés d’anhédonie, la reprise de contact avec les sensations corporelles et les émotions est possible, mais nécessite une stratégie progressive, structurée et respectueuse du rythme individuel.
Pour un accompagnement clinique, consulter les consultations ou des dispositifs spécialisés dans les troubles anxieux et apparentés, par exemple la clinique des TOC et des troubles anxieux. Pour se former : formation systémique et du systémique stratégique avec Paris 8 en ligne.
Conclusion
« Je n’ai plus de goût à rien » est un mot des maux révélateur de l’érosion silencieuse du plaisir dans les sociétés modernes. Il illustre comment la déconnexion du corps et des émotions peut s’installer progressivement et se maintenir par des tentatives de solutions paradoxalement contre-productives. L’approche systémique stratégique, en observant consciemment le vide et en détectant les micro-variations du ressenti, permet un réveil progressif de la sensorialité et du plaisir, offrant à l’individu la possibilité de réinvestir le présent et de retrouver une vie émotionnelle active.
Comprendre et traiter ce symptôme implique de considérer à la fois les dimensions individuelles et collectives, en intégrant les transformations sociales et culturelles qui sous-tendent ce malaise.
Références
- Bauman, Z. (2000). Liquid modernity. Polity Press.
- Bauman, Z. (2007). Liquid times: Living in an age of uncertainty. Polity Press.
- Fardouly, J., Diedrichs, P. C., Vartanian, L. R., & Halliwell, E. (2018). Social comparisons on social media: The impact of Facebook on young women’s body image concerns and mood. Body Image, 26, 90–97. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2018.01.002
- Racine, N., O’Connor, K., Cooke, J. E., & Eirich, R. (2021). Global prevalence of anhedonia in the general population: A systematic review. Journal of Affective Disorders, 289, 1–12. https://doi.org/10.1016/j.jad.2021.03.034
- Rosa, H. (2010). Acceleration: A new theory of modernity. Columbia University Press.
- Vitry, G. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Éditions Dunod. Voir aussi présentation du Grand livre du diagnostic systémique.
- Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Change: Principles of problem formation and problem resolution. Norton.
- WHO. (2023). Mental health and well-being: Global status report. World Health Organization. https://www.who.int
- Ifop. (2025). Les Français et l’anxiété liée à la comparaison sociale. Ifop Études et Sondages. https://www.ifop.fr
Pour aller plus loin : LACT, consultations, conférences découverte, catalogue de formations.
