Cet article retrace l’histoire du burnout, de l’acédie monastique aux approches systémiques actuelles. Il explore ses cercles vicieux, ses paradoxes et ses impacts, pour montrer qu’il n’est pas un échec individuel mais une blessure de générosité, révélant la nécessité de redécouvrir nos limites et notre humanité.
Cet article est basé sur les propos tenus par Claude de Scoraille lors du webinar d’été intitulé «Burn-out : sortir des cercles vicieux grâce au coaching stratégique et à l’IA » de juillet 2025 , disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Introduction : quand l’âme dit stop
Le burnout. Tout le monde en a entendu parler, certains en sourient, d’autres en souffrent, beaucoup en ont peur. Le mot a envahi les conversations, les couloirs des entreprises, les cabinets médicaux, les articles de journaux. Mais ce qui est fascinant avec ce phénomène, c’est qu’il ne date pas d’hier. Depuis des siècles, l’humanité rencontre cet état d’épuisement profond, à la fois physique, émotionnel et spirituel. Simplement, à chaque époque, nous lui avons donné un autre nom, une autre explication, une autre responsabilité.
Ce voyage dans l’histoire du burnout est un miroir : il raconte autant l’épuisement des individus que les représentations sociales qui transforment, parfois, les victimes en coupables. Et si aujourd’hui nous voyons dans le burnout une blessure, un signal d’alarme, une limite qui parle, c’est aussi parce que nous avons traversé des siècles de malentendus.
Partie I – XIᵉ siècle : l’acédie monastique
Imaginez un moine, dans la pénombre de sa cellule, après des heures de prières, de méditations et de travaux manuels. Tout son être est consacré à Dieu. Et pourtant, soudain, il se sent vidé, incapable de trouver du sens dans ses gestes, envahi d’une lassitude pesante. Ce phénomène, les religieux l’appelaient l’acédie.
L’acédie, c’est l’indifférence, l’abattement, le dégoût pour les choses spirituelles. Ironiquement, elle frappait surtout les plus fervents, pas les tièdes. Ceux qui s’investissaient corps et âme dans leur foi, ceux qui donnaient tout. Et que leur disait-on ? Que leur épreuve était la preuve que leur foi n’était pas assez solide. Autrement dit : si tu craques, c’est que tu n’es pas assez croyant.
Voilà le paradoxe exquis : plus de dévotion équivalait à moins de foi. Et déjà, à cette époque, les victimes étaient culpabilisées. On ne questionnait pas l’organisation du cloître, les règles draconiennes ou l’exigence spirituelle : tout reposait sur l’individu.
N’est-ce pas exactement ce que l’on retrouve aujourd’hui, quand on explique à un salarié en burnout qu’il manque de résilience, qu’il devrait mieux gérer son stress ou pratiquer la méditation pour s’adapter ? Le vieux mécanisme de l’acédie traverse encore notre modernité.
Partie II – 1959 : Graham Green et les « burnt-out cases »
Faisons un bond dans le temps. Nous sommes en 1959. L’écrivain anglais Graham Green voyage en Afrique et visite une léproserie. Là, les médecins parlent de « burnt-out cases », littéralement « cas consumés ». Ce sont des malades qui ont survécu à la lèpre : ils ne sont plus contagieux, mais leurs corps portent les stigmates de la maladie – doigts manquants, orteils amputés, mutilations.
Cette image puissante frappe Green. Il en fait un roman, A Burnt-Out Case (traduit en français sous le titre La saison des pluies). Dans son livre, il développe une métaphore troublante : la guérison par destruction. On ne revient pas indemne d’une telle expérience. Être guéri, c’est être abîmé.
Et déjà, cette vision prophétique résonne avec ce que nous connaissons du burnout : un état où l’on se sent vidé, abîmé, comme amputé d’une partie de soi. L’expression va marquer les esprits, au point d’inspirer peut-être ceux qui, quelques années plus tard, formalisent le concept de burnout dans le champ de la santé mentale.
Partie III – Années 1970 : Freudenberger et la médicalisation
Nous voici à New York, au cœur des années 70. Le psychiatre Herbert Freudenberger travaille avec des toxicomanes. Il observe chez eux un état d’épuisement, de désinvestissement, une impression d’être « cramés » par la drogue. Le terme qu’ils utilisent eux-mêmes : burn-out.
Freudenberger fait alors un transfert métaphorique : il applique ce terme aux soignants et aux éducateurs qui, autour de lui, montrent les mêmes signes d’épuisement, non pas à cause d’une substance, mais à cause de leur travail. Ainsi naît l’idée du burnout comme pathologie professionnelle.
Et là, changement radical : le travail devient aussi dangereux qu’une drogue. Travailler trop, s’investir trop, peut « cramer » un individu comme l’héroïne le ferait.
Mais, paradoxalement, cette reconnaissance dans le champ médical a un revers : en parlant de maladie, on associe encore l’idée de faiblesse individuelle, de vulnérabilité. Ceux qui s’épuisent deviennent les « malades », tandis que le système reste, encore une fois, hors de cause.
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Partie IV – Années 1980 : Maslach et la démocratisation
Arrivent les années 80. Christina Maslach, psychologue à Berkeley, donne une structure scientifique au burnout. Elle identifie trois dimensions :
- L’épuisement émotionnel – cette fatigue profonde qui vide toute énergie.
- Le cynisme ou la dépersonnalisation – ce détachement, parfois ironique ou amer, face aux autres.
- La baisse du sentiment d’efficacité – l’impression de ne plus servir à rien.
Maslach a une intuition forte : ces symptômes ne viennent pas seulement de l’individu, mais aussi de l’environnement de travail. Ce sont les organisations, avec leurs exigences et leurs dysfonctionnements, qui participent à l’épuisement.
Le burnout sort alors du champ strict des professions de soin pour toucher tous les secteurs. Enseignants, managers, ouvriers, étudiants : personne n’est à l’abri. C’est la démocratisation du burnout.
Pour la première fois, on pointe le doigt vers le système, et non seulement vers la personne. Mais le phénomène ne disparaît pas pour autant. Au contraire, il prend de l’ampleur.
Partie V – Années 2000 : la révolution systémique
Changement de siècle, changement de regard. Au début des années 2000, une nouvelle approche émerge : le paradigme systémique stratégique.
Ici, le burnout n’est plus perçu comme un épuisement individuel, ni seulement comme un dysfonctionnement organisationnel. Il est compris comme un piège relationnel global.
Ce piège agit à trois niveaux :
- dans la relation à soi,
- dans la relation aux autres,
- dans la relation au contexte (souvent le travail, mais aussi la famille).
Le mécanisme est d’une simplicité diabolique : face à une situation anxiogène, la personne adopte des stratégies d’évitement ou de contrôle. Mais loin de résoudre le problème, ces stratégies alimentent l’anxiété. Alors, elle redouble d’efforts. Et le cercle vicieux se referme.
Prenons Marie, une manageuse consciencieuse qui s’efforce de répondre à chaque email dans les 30 minutes. Plus elle répond vite, plus ses collègues attendent une réponse rapide. Alors elle s’épuise, prisonnière de sa propre exigence. Elle court dans sa roue comme un hamster, persuadée d’avancer, alors qu’elle reste sur place.
C’est cela, le burnout systémique : une spirale où nos propres solutions deviennent le problème.
Partie VI – Les cercles vicieux de l’épuisement
Les chercheurs ont identifié plusieurs cercles vicieux typiques :
- L’hyper-contrôle : plus je veux tout vérifier, plus j’ai peur de perdre le contrôle.
- L’évitement : plus j’évite une situation, plus elle m’angoisse.
- Le perfectionnisme : plus je cherche la perfection, plus je trouve de défauts.
- L’urgence : plus je réponds vite, plus on attend de moi de la réactivité.
- Le sauveur : plus j’aide, plus les autres dépendent de moi.
- La performance : plus je réussis, plus on attend de moi que je réussisse encore.
Ces cercles s’enchaînent, se nourrissent les uns les autres, jusqu’à former une spirale infernale. Thomas, manager perfectionniste, en fait l’expérience : épuisé, il contrôle davantage, évite certaines tâches, culpabilise, redouble de perfectionnisme… jusqu’à l’effondrement.
Partie VII – Quand les solutions aggravent le problème
Les approches classiques du burnout portent en elles leurs paradoxes.
- Avec Freudenberger, on invite à surveiller les signes d’épuisement. Mais cette surveillance anxieuse peut devenir elle-même une source de stress.
- Avec Maslach, on transforme le bien-être en obligation : ateliers de yoga, salles de sport… qui deviennent de nouvelles contraintes.
- Avec le développement personnel, on encourage à « prendre soin de soi ». Mais cela devient parfois une nouvelle performance : méditer tous les jours, manger parfaitement, maîtriser toutes les techniques anti-stress.
Ainsi, la guérison devient… un autre projet épuisant.
Partie VIII – Briser les cercles : les stratégies à 180°
Alors comment sortir du piège ? La thérapie stratégique propose une règle simple : si “plus de la même chose” aggrave le problème, alors faisons l’inverse.
Laurent, qui vérifiait chaque document trois fois, apprend à introduire volontairement une petite imperfection. Il découvre que l’erreur n’est pas une catastrophe, mais une occasion d’apprentissage.
Marie, l’obsédée des emails, apprend à attendre deux heures avant de répondre. Ses collègues s’adaptent, et elle retrouve de la sérénité.
Sophie, enseignante qui voulait sauver chacun de ses élèves, apprend à en accompagner 22 sur 24. En acceptant ses limites, elle devient plus efficace.
Ces petits gestes inversés brisent le cercle vicieux. Ils redonnent du contrôle à la personne, non pas en l’obligeant à faire plus, mais en lui apprenant à faire autrement.
Conclusion : une blessure de générosité
Le burnout n’est pas une faiblesse. Ce n’est pas la maladie des paresseux ni des fragiles. C’est, au contraire, la blessure des passionnés, de ceux qui donnent trop, qui s’investissent sans compter, qui aiment leur métier, leurs proches, leurs projets… au point de s’oublier eux-mêmes.
On pourrait dire que le burnout est une blessure de générosité. C’est le corps et l’âme qui disent : « Stop. Tu donnes trop. Tu t’oublies trop. » C’est une limite qui parle, une sagesse profonde qui refuse que nous devenions des machines.
Alors, si nous changions notre regard ? Si nous voyions dans le burnout non pas un échec, mais un message salvateur ? Une invitation à redécouvrir nos limites comme des alliées, à dire oui à ce qui nous nourrit et non à ce qui nous épuise.
Car le burnout n’est pas la fin. Il peut devenir un passage, une métamorphose. L’occasion de remettre de l’humanité dans nos vies, de choisir des relations, des rythmes, des projets plus respectueux.
En somme, le burnout n’est pas la mort de l’âme. C’est son cri pour qu’on s’en occupe enfin.
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