Il y a quelque chose de fascinant dans notre capacité humaine à dire sans dire, à parler sans rien révéler, à communiquer en évitant soigneusement de communiquer. Cette gymnastique relationnelle porte un nom dans l’univers systémique : la disqualification du message. Et si elle était l’une des clés pour comprendre pourquoi nos relations se transforment parfois en champs de bataille émotionnels ?
Quand le flou devient stratégie
La disqualification du message n’est pas un accident de parcours communicationnel. C’est une véritable stratégie, souvent inconsciente, qui consiste à rendre ambigu l’un des éléments fondamentaux de la communication : qui parle, de quoi, à qui, et dans quel contexte. Imaginez une conversation où vous n’êtes jamais certain si votre interlocuteur s’adresse vraiment à vous, s’il pense ce qu’il dit, ou même s’il sait de quoi il parle. Bienvenue dans l’univers de la disqualification.
Cette forme de communication floue trouve ses racines dans les travaux de l’École de Palo Alto, particulièrement dans les 5 axiomes de la communication pragmatique de Paul Watzlawick. Selon cette approche systémique, la disqualification représente une tentative de résoudre une situation communicationnelle “impossible”, où toute réponse claire risque de créer un conflit ou une perte de face.

L’anatomie d’un malentendu
Les recherches récentes révèlent que près de deux tiers des malentendus rapportés proviennent du ton du message et d’offenses personnelles, nécessitant une clarification ouverte pour être résolus. Cette donnée éclaire d’un jour nouveau notre compréhension des dysfonctionnements relationnels : le problème n’est pas toujours ce que nous disons, mais comment nous le disons - ou plutôt, comment nous évitons de le dire clairement.
La disqualification opère selon plusieurs modalités. Elle peut porter sur le locuteur (“Ce n’est pas vraiment moi qui dis cela”), sur le contenu (“Je ne sais pas vraiment de quoi je parle”), sur le destinataire (“Je ne m’adresse à personne en particulier”), ou sur le contexte (“Ce n’est pas le bon moment pour en parler”). Cette multiplicité des formes explique pourquoi elle est si difficile à identifier et à contrer.
Dans le contexte familial, une conception inadéquate du destinataire - présupposer à tort un “terrain commun” et parler de façon elliptique - constitue un déclencheur central de malentendus. Les membres d’une famille supposent souvent que les autres comprennent leurs références implicites, leurs non-dits, leurs codes particuliers. Cette présomption d’intimité communicationnelle devient paradoxalement source de distance et d’incompréhension.
Les mécanismes systémiques à l’œuvre
L’approche systémique nous enseigne que la disqualification n’est jamais un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans un système relationnel où chaque participant contribue, souvent à son insu, au maintien de cette communication dysfonctionnelle. C’est ce que l’approche systémique stratégique nomme les “tentatives de solution” qui deviennent le problème.
Une série d’expériences révèle que les messages les plus disqualifiés sont massivement choisis quand les personnes se trouvent dans un “bind” - un conflit évitement-évitement - beaucoup plus que dans des situations simplement désagréables ou neutres. Cette découverte bouleverse notre compréhension de la disqualification : elle n’est pas une incompétence communicationnelle, mais une stratégie pour éviter un conflit ouvert.
Quand le silence en dit plus que les mots
La disqualification trouve un terrain particulièrement fertile dans nos sociétés contemporaines, où l’injonction à la communication coexiste paradoxalement avec une peur croissante de l’authenticité relationnelle. Nous sommes sommés de communiquer, mais terrifiés par les conséquences de nos paroles. Cette tension génère des formes de plus en plus sophistiquées de disqualification.
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène en créant des espaces où la disqualification devient norme. Les messages ambigus, les sous-entendus, les références implicites prolifèrent dans un contexte où l’absence de contact direct facilite l’évitement des clarifications. Cette digitalisation de nos relations transforme la disqualification en véritable épidémie communicationnelle.
Dans le domaine professionnel, la disqualification prend des formes particulièrement pernicieuses. Les problèmes de harcèlement moral en entreprise s’appuient souvent sur des communications disqualifiées qui permettent aux harceleurs de maintenir une façade de respectabilité tout en délivrant des messages destructeurs. L’ambiguïté devient arme de manipulation.
Les coûts relationnels de l’évitement
Les conséquences de la disqualification du message dépassent largement le cadre des simples malentendus. Elles touchent à l’essence même de ce qui nous relie aux autres : la confiance, la prévisibilité, la sécurité relationnelle. Quand nous ne pouvons plus compter sur la clarté des messages de nos proches, c’est tout notre système de références qui vacille.
Cette instabilité communicationnelle génère ce que les systémiciens appellent des “boucles de rétroaction négative”. Plus la communication devient floue, plus les participants tentent de la clarifier par des moyens qui l’obscurcissent davantage. Plus ils s’efforcent de comprendre, plus ils s’éloignent de la compréhension mutuelle. Cette escalade de la confusion peut mener jusqu’à la rupture relationnelle.
L’impact sur l’estime de soi et la confiance en soi est considérable. Vivre dans un environnement communicationnel disqualifié génère une incertitude permanente sur ses propres perceptions, une remise en question constante de sa capacité à comprendre les autres. Cette insécurité cognitive peut évoluer vers des formes pathologiques d’anxiété relationnelle.
Vers une communication qualifiée
L’intervention systémique stratégique propose des outils concrets pour sortir de ces impasses communicationnelles. Plutôt que de s’attaquer frontalement à la disqualification - ce qui risquerait de la renforcer - elle utilise des techniques indirectes qui permettent de restaurer progressivement la clarté relationnelle.
Le dialogue stratégique constitue l’un de ces outils. En posant des questions qui obligent à se positionner clairement (“Est-ce plutôt ceci ou cela ?”), il rend la disqualification plus difficile à maintenir. Cette technique force une prise de position sans créer de confrontation directe.
L’art de la clarification thérapeutique
Dans le cadre thérapeutique, la gestion de la disqualification requiert une finesse particulière. Le thérapeute doit naviguer entre le respect de la fonction protectrice de cette stratégie communicationnelle et la nécessité de restaurer une communication plus fonctionnelle. Cette balance délicate s’appuie sur une compréhension fine des enjeux systémiques en présence.
L’approche systémique stratégique en milieu scolaire illustre parfaitement cette complexité. Face à des adolescents qui maîtrisent l’art de la disqualification, les interventions directes échouent souvent. Seules des approches indirectes, respectueuses de leur besoin d’autonomie, permettent de restaurer une communication authentique.
La formation des professionnels à ces techniques devient cruciale. Les formations en approche systémique intègrent désormais des modules spécifiques sur la reconnaissance et la gestion de la disqualification, tant dans les contextes thérapeutiques que dans les interventions familiales ou organisationnelles.
Perspectives d’avenir
L’évolution de nos modes de communication, notamment avec l’émergence de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies, pose des questions inédites sur l’avenir de la disqualification. Comment cette stratégie communicationnelle va-t-elle s’adapter à des contextes où les interactions humaines sont de plus en plus médiatisées par des algorithmes ?
La disqualification du message révèle finalement quelque chose de profondément humain : notre besoin simultané de connexion et de protection. Reconnaître cette tension, c’est déjà commencer à la résoudre. Car derrière chaque message disqualifié se cache souvent une tentative maladroite de préserver une relation tout en évitant la vulnérabilité qu’elle implique.
Si vous reconnaissez ces patterns dans vos propres relations, n’hésitez pas à consulter un professionnel formé à l’approche systémique. Les consultations LACT offrent un cadre spécialisé pour transformer ces difficultés communicationnelles en opportunités de croissance relationnelle.
Références
Vitry, G. (Dir.). (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.
