Quand Murray Bowen parlait de différenciation de soi, il ne se doutait probablement pas qu’il décrivait un processus aux résonances immunologiques troublantes. Car qu’est-ce que la différenciation de soi, sinon cette capacité remarquable à maintenir son intégrité psychique face aux pressions fusionnelles du système familial ? Et qu’est-ce que l’immunité thérapeutique, sinon cette résistance paradoxale au changement qui protège parfois mieux le patient que nos interventions les mieux intentionnées ?
La différenciation de soi : bien plus qu’un concept à la mode
La différenciation de soi, telle que conceptualisée par Bowen, désigne cette aptitude précieuse à distinguer entre processus intellectuels et réactions émotionnelles, tout en maintenant des relations significatives avec autrui. Une recherche italienne récente sur 468 adultes confirme ce que les cliniciens observent quotidiennement : plus la différenciation est élevée, meilleur est l’ajustement relationnel. La coupure émotionnelle s’avère être le prédicteur négatif le plus puissant du fonctionnement de couple.
Cette observation nous amène à reconsidérer la notion même de résistance thérapeutique. Plutôt que d’y voir un obstacle, pourquoi ne pas l’envisager comme une forme d’immunité adaptative ? Le système familial, à l’instar d’un organisme vivant, développe des mécanismes de protection contre les intrusions extérieures, y compris thérapeutiques.

L’immunité thérapeutique : quand la résistance devient ressource
L’immunité thérapeutique n’est pas ce dysfonctionnement que nous cherchons à contourner, mais bien cette capacité du système à préserver son équilibre homéostatique. Les recherches en immunologie nous apprennent que l’efficacité des immunothérapies reste limitée chez la majorité des patients, non par défaillance du traitement, mais par la sophistication des mécanismes de défense de l’organisme.
Transposé au champ thérapeutique, ce phénomène prend une dimension fascinante. Les familles développent ce que nous pourrions appeler des “anticorps relationnels” face aux tentatives de changement. Ces mécanismes, loin d’être pathologiques, témoignent souvent d’une sagesse systémique que le thérapeute aurait tort d’ignorer.
La transmission multigénérationnelle : un héritage complexe
La dimension multigénérationnelle ajoute une couche de complexité fascinante à cette dynamique. Les patterns de différenciation se transmettent de génération en génération, créant ce que Bowen appelait la “masse indifférenciée du moi familial”. Cette transmission n’est pas seulement psychologique ; elle pourrait bien avoir des composantes biologiques que nous commençons à peine à entrevoir.
Dans notre pratique clinique, nous observons régulièrement des familles où la capacité de différenciation semble fluctuer selon des patterns prévisibles. Certaines lignées développent une “immunité thérapeutique” particulièrement robuste, comme si elles avaient appris, au fil des générations, à se prémunir contre les tentatives de changement extérieur.
L’intervention stratégique face à l’immunité thérapeutique
Comment intervenir efficacement face à ces mécanismes d’immunité thérapeutique ? L’approche systémique stratégique propose une réponse élégante : plutôt que de forcer le système, il s’agit de le surprendre. Les prescriptions paradoxales, ces injonctions apparemment contradictoires, fonctionnent précisément parce qu’elles court-circuitent les mécanismes de défense habituels du système.
Prenons l’exemple d’une famille où règne une hyperprotection dysfonctionnelle. L’intervention directe (“cessez de surprotéger votre enfant”) déclenchera immanquablement les défenses immunitaires du système. En revanche, une prescription paradoxale (“continuez à le protéger, mais de manière encore plus vigilante”) peut générer le changement recherché en utilisant la logique même du système.
Les implications cliniques : vers une thérapeutique de la différenciation
Ces réflexions nous amènent à repenser fondamentalement notre approche thérapeutique. Plutôt que de chercher à “casser” les résistances, il s’agit de les comprendre comme des manifestations de la différenciation de soi du système familial. Cette perspective transforme radicalement notre posture clinique.
L’évaluation de la différenciation de soi devient alors un préalable indispensable à toute intervention. Les outils développés par la recherche italienne mentionnée plus haut offrent des perspectives intéressantes pour quantifier ces phénomènes. Mesurer la fusion émotionnelle, la coupure relationnelle et la capacité de “I-position” permet d’adapter finement nos stratégies d’intervention.
Vers une écologie thérapeutique
L’immunité thérapeutique nous invite à concevoir l’intervention systémique comme une écologie complexe où thérapeute, patient et système familial co-évoluent dans une danse subtile. Cette perspective écologique, chère à Gregory Bateson, nous rappelle que nous ne sommes pas des techniciens du changement mais des participants à un processus vivant.
Cette vision trouve un écho dans les travaux sur l’approche systémique en milieu scolaire, où nous observons que les établissements développent eux aussi leurs propres formes d’immunité face aux réformes. Comprendre ces mécanismes permet d’accompagner le changement avec plus de finesse.
L’immunité thérapeutique n’est donc pas un obstacle mais un indicateur. Elle nous renseigne sur la vitalité du système, sa capacité d’adaptation et ses ressources cachées. Un système qui ne développe aucune résistance thérapeutique est souvent un système déjà trop affaibli pour générer un changement durable.
Conclusion : l’art de danser avec l’immunité
La différenciation de soi et l’immunité thérapeutique ne sont pas des concepts antagonistes mais des processus complémentaires qui éclairent la complexité de l’intervention systémique multigénérationnelle. Comprendre ces mécanismes transforme notre pratique clinique et ouvre des perspectives thérapeutiques inédites.
Cette approche nous invite à une humilité nouvelle face aux systèmes que nous accompagnons. Nous ne sommes pas des chirurgiens du changement mais des jardiniers de la différenciation, attentifs aux rythmes propres de chaque système familial.
Si ces réflexions résonnent avec votre pratique ou vos questionnements, n’hésitez pas à prendre contact avec nos équipes pour approfondir ces perspectives lors d’une consultation spécialisée. Car c’est dans la rencontre clinique que ces concepts prennent tout leur sens et révèlent leur potentiel transformateur.
Références
Vitry, G. (Dir.),. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.
Vitry, G., de Scorraille, C., Portelli, C., & Hoyt, M. F. (2021). Redundant attempted solutions: Operative diagnoses and strategic interventions to disrupt more of the same. Journal of Systemic Therapies, 40(4), 12–29.
