L'approche systémique révolutionne la compréhension des troubles psychologiques en déplaçant le regard du symptôme individuel vers le contexte familial. Le symptôme acquiert une fonction dans le groupe, permettant de comprendre pourquoi certaines pathologies résistent aux traitements traditionnels.
Cet article est basé sur les propos tenus par Robert Neuburger lors de la conférence au cours du WEBINAR de mai 2018 , disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Introduction : L'histoire de l'éthologue et la nécessité de regarder au-delà
L'approche systémique, qui dérive essentiellement du courant de pensée de Palo Alto, nous invite à une révolution du regard thérapeutique. Pour comprendre cette transformation radicale, commençons par une anecdote aussi simple que éclairante, celle qui se déroule sur une lande irlandaise.
Imaginez des promeneurs marchant sur un terrain plat et découvrant au loin, derrière un petit muret, un homme qui s'agite de manière apparemment insensée. Il gesticule dans tous les sens, fait des mouvements étranges, incompréhensibles pour qui l'observe de loin. La première réaction de ces promeneurs est naturelle et révélatrice : ils pensent avoir affaire au "fou de la lande", à quelqu'un qui souffre manifestement d'un grave problème mental.
Mais à mesure qu'ils s'approchent et arrivent au muret, le tableau change complètement. Ils découvrent alors qu'il s'agit de Conrad Lorenz, le célèbre éthologue, prix Nobel, qui mime le comportement d'une mère oie pour des oisillons qu'il a fait imprégner de sa présence. Ce qui semblait être un comportement pathologique révèle soudain une logique parfaite, une cohérence totale dès lors qu'on aperçoit le contexte complet de la situation.
Cette anecdote résume magnifiquement ce à quoi nous invite l'approche systémique : regarder au-delà du mur. Ne pas se contenter d'observer un comportement isolé, mais élargir notre champ de vision pour comprendre le système dans lequel ce comportement s'inscrit et prend sens.
De Freud à l'approche systémique : une révolution du regard
L'apport fondamental de la psychanalyse
Pour comprendre la révolution que représente l'approche systémique, il faut d'abord reconnaître l'apport fondamental de Sigmund Freud. La psychanalyse peut se résumer en une phrase qui, à l'époque de son énoncé, fut véritablement bouleversante : le symptôme a un sens.
Cette affirmation transformait radicalement notre façon de concevoir les troubles mentaux. Avant Freud, on peut faire une analogie avec l'ère pré pasteurienne en médecine, où l'on pensait que les microbes venaient de nulle part, surgissant spontanément sans cause identifiable. Puis Pasteur démontra qu'ils provenaient bien de quelque part, qu'ils avaient une origine, une étiologie.
Freud opéra une transformation similaire dans le champ de la psychologie. Il montra que des comportements apparemment insensés, des symptômes qui semblaient absurdes ou arbitraires, possédaient en réalité un sens profond, s'inscrivaient dans une logique psychique inconsciente. Les actes manqués, les lapsus, les rêves, les symptômes névrotiques cessaient d'être des anomalies inexplicables pour devenir des formations de compromis révélant des conflits intrapsychiques.
Cette découverte fut révolutionnaire et demeure d'une importance capitale. Elle dignifiait la souffrance psychique en lui donnant une signification, en la rendant intelligible. Le patient n'était plus simplement "fou" ou "dérangé", mais porteur d'une histoire, d'un sens qui demandait à être déchiffré.
La découverte du contexte : une nouvelle révolution
Pourtant, l'expérience clinique, particulièrement auprès de patients psychotiques et dans le cadre de services hospitaliers, a révélé quelque chose de supplémentaire, une dimension que l'approche psychanalytique classique ne prenait pas suffisamment en compte : les patients ont un contexte.
Cette constatation peut sembler évidente, presque banale. Pourtant, elle porte en elle une transformation aussi importante que celle qu'avait initiée Freud. Car il ne s'agit pas simplement de reconnaître que les patients vivent dans un environnement social et familial, mais de comprendre que leurs pathologies, leurs troubles sont parfois plus reliés à ce contexte qu'à eux-mêmes en tant qu'individus isolés.
Cette découverte conduit à une nouvelle formulation, aussi concise et révolutionnaire que celle de Freud : le symptôme a une fonction, et cette fonction s'exerce notamment dans un groupe. Le symptôme n'est plus seulement porteur d'un sens psychique individuel, il remplit également une fonction dans le système familial ou social dont le patient fait partie.
Ce déplacement du regard, de l'intrapsychique vers l'interpersonnel, de l'individu vers le système, constitue le cœur de l'approche systémique. Il ne s'agit pas de nier l'importance du sens freudien, mais de le compléter par une compréhension contextuelle et fonctionnelle.
Le symptôme comme fonction dans le système familial
Le cas de la dépression conjugale
Un exemple clinique permet d'illustrer concrètement cette dimension fonctionnelle du symptôme. Il s'agit d'une patiente souffrant d'une dépression grave, multi-hospitalisée, ayant reçu de multiples traitements sans amélioration durable. Elle restait constamment "au fond du trou", et les équipes soignantes, en désespoir de cause, l'avaient orientée vers une prise en charge incluant le contexte conjugal.
La rencontre avec cette patiente accompagnée de son mari révéla rapidement que sa pathologie était largement plus déterminée par le contexte conjugal que par une problématique purement personnelle. L'histoire du couple éclairait d'un jour nouveau cette dépression apparemment résistante à tout traitement.
Les troubles avaient commencé à une époque précise : celle où le mari avait entamé une relation extraconjugale et avait annoncé à son épouse son intention de la quitter. La situation était d'autant plus dramatique que les deux conjoints étaient très impliqués dans un milieu politique, et que cette tierce personne faisait également partie de ce monde.
L'épouse se trouvait donc confrontée à une double perte : celle de la relation avec son mari, et celle de l'appartenance à un groupe social dans lequel elle n'osait plus se montrer en raison de la présence de cette autre femme. Elle avait perdu simultanément son couple et son ancrage social.
La transformation de la tristesse en dépression chronique
Face à cette situation, l'épouse avait naturellement plongé dans une grande tristesse. Cette réaction émotionnelle était parfaitement appropriée au contexte : elle vivait un deuil, une perte majeure. Mais comme le souligne justement l'analyse systémique, il n'y a que des médecins pour transformer cette tristesse légitime en dépression, c'est-à-dire en pathologie individuelle nécessitant un traitement médical.
Le mari, de son côté, se trouvait dans une position ambivalente : il n'aimait plus sa femme en tant que compagne, mais continuait de l'aimer en tant qu'être humain. Confronté à son état de détresse profonde, il se sentait incapable de partir tant qu'elle se trouvait dans cet état.
C'est à ce moment précis qu'une boucle infernale, un cercle vicieux, s'est installée. Dès que l'épouse parvenait à remonter légèrement, à sortir la tête de l'eau, le mari se sentait autorisé à envisager son départ : "Puisque tu vas mieux, je peux m'en aller". Cette perspective entrainait immédiatement une rechute chez l'épouse, qui plongeait dans la détresse à nouveau.
Ce cycle s'est reproduit à plusieurs reprises, transformant ce qui était au départ une réaction émotionnelle contextuelle en pathologie chronique. La demande explicite du mari était d'ailleurs révélatrice de cette dynamique : "Faites en sorte que ma femme aille mieux pour que je puisse partir."
Le symptôme comme solution et comme problème
Cet exemple illustre parfaitement comment le contexte peut être complètement déterminant dans le maintien d'une pathologie. Le symptôme dépressif, qui avait commencé comme une réaction naturelle à une perte, était devenu fonctionnel dans le système conjugal. Il permettait paradoxalement de maintenir le lien conjugal, même si ce lien était devenu pathologique.
La dépression de l'épouse résolvait un problème (comment maintenir la présence du mari) tout en en créant un autre (la souffrance chronique, l'impossibilité de faire le deuil et d'avancer). Cette situation, qu'on appelle en systémie une "solution devenue problème", est caractéristique de nombreuses situations cliniques résistantes aux traitements conventionnels.
Tant que l'intervention thérapeutique se concentrait uniquement sur l'individu malade, sur ses neurotransmetteurs, sur sa supposée vulnérabilité biologique ou ses conflits intrapsychiques, elle passait à côté de l'essentiel : la fonction que le symptôme remplissait dans le système conjugal. C'est pourquoi les multiples hospitalisations et traitements restaient sans effet durable.
Le patient désigné et la fonction du symptôme dans les pathologies graves
Des anorexies mentales aux psychoses
L'importance du contexte dans la survenue et le maintien des pathologies n'est pas limitée aux troubles dépressifs ou aux difficultés conjugales. Elle se vérifie également dans des symptômes encore plus graves : anorexies mentales, comportements psychotiques, troubles psychiatriques sévères.
L'expérience de trente années passées à diriger un centre accueillant des patients psychotiques à comportements graves a permis de constater à quel point le symptôme porté par le patient pouvait être utile à la famille dans son ensemble. Cette affirmation peut sembler choquante, voire immorale : comment un symptôme aussi invalidant qu'une psychose pourrait-il être "utile" ?
Pourtant, la réalité clinique montre que le symptôme est certes un problème à un niveau – il génère de la souffrance, de l'invalidité, du handicap – mais qu'il permet simultanément à la famille un mode de survie. Il crée une solidarité autour du patient, celui qu'on appelle le "patient désigné", et cette solidarité maintient la cohésion d'un système familial qui, sans cela, risquerait de se disloquer.
Les rechutes régulières : un signe de la fonction systémique
Un indice révélateur de cette dimension systémique réside dans le phénomène des rechutes régulières. Ces patients sont souvent multi-traités, suivis par de multiples professionnels qui "se cassent les dents" sur leur cas. Malgré tous les efforts thérapeutiques, pharmacologiques, institutionnels, les rechutes surviennent régulièrement, souvent de manière inexplicable d'un point de vue strictement individuel.
Ces rechutes cessent d'être mystérieuses quand on comprend la fonction que le symptôme remplit dans le système familial. Chaque fois que le patient commence à aller mieux, que sa guérison se profile, c'est l'équilibre familial tout entier qui est menacé. La famille, inconsciemment, contribue alors à maintenir le symptôme, non par méchanceté ou par pathologie, mais parce que ce symptôme est devenu la clé de voûte de leur mode de fonctionnement.
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Les familles en panne face au changement
Comprendre pourquoi les familles dysfonctionnent
Face à ces situations de pathologies chroniques avec rechutes régulières, la question thérapeutique fondamentale devient : pourquoi ces familles sont-elles en panne ? Pourquoi ont-elles choisi de fonctionner sur ce mode, organisé autour d'un patient désigné ?
La réponse, confirmée par de nombreuses observations cliniques, réside dans une problématique de changement que ces familles n'arrivent pas à aborder. Ce constat n'est d'ailleurs pas propre à un seul thérapeute, mais constitue une découverte convergente de nombreux cliniciens systémiques.
Ces familles se trouvent confrontées à des situations de changement qui dépassent leurs capacités d'adaptation habituelles. Ces changements peuvent être provoqués par des phases de vie naturelles : l'adolescence d'un enfant, le décès des grands-parents, un divorce. Ils peuvent également résulter d'événements extérieurs : un chômage, une maladie grave, une migration, un déracinement géographique ou culturel.
Les familles compétentes devenues incompétentes
Un point essentiel doit être souligné : ces familles qui dysfonctionnent maintenant n'ont pas toujours été dysfonctionnelles. Jusqu'à la survenue de cette problématique de changement particulière, elles avaient trouvé des façons efficaces de résoudre leurs problèmes.
Car une famille qui va bien n'est pas une famille qui n'a pas de problèmes – une telle famille n'existe pas. Une famille qui va bien est une famille qui sait résoudre ses problèmes, qui dispose d'un répertoire de stratégies adaptatives suffisamment large et flexible pour faire face aux défis ordinaires de l'existence.
Mais face à ce changement particulier, ces familles se trouvent en panne. Leurs stratégies habituelles ne fonctionnent plus, et elles ne parviennent pas à en inventer de nouvelles. Le temps semble alors s'arrêter. La famille se fige, se coagule autour du patient désigné, incapable d'évoluer, de traverser cette étape développementale.
L'arrêt du temps familial
Cette métaphore du temps arrêté est particulièrement éclairante. Alors que le temps continue de s'écouler dans le monde extérieur, que les autres familles progressent à travers les cycles de vie, la famille en difficulté reste bloquée au moment de la crise. L'adolescent reste éternellement adolescent, le couple ne parvient pas à négocier le passage au stade du nid vide, les parents âgés ne peuvent accepter leur dépendance croissante.
Le symptôme du patient désigné devient alors le gardien de cet arrêt du temps. Il justifie que rien ne change, que tout le monde reste mobilisé dans la configuration actuelle. Il empêche les séparations nécessaires, les individuations indispensables, les réorganisations familiales qui exigeraient la nouvelle phase de vie.
Une approche thérapeutique centrée sur les ressources
Au-delà du symptôme et de la communication
Face à ces situations complexes, quelle doit être la posture thérapeutique ? L'approche systémique propose une réponse radicalement différente de celle des approches psychiatriques traditionnelles.
Le travail thérapeutique ne consiste pas principalement à essayer de faire disparaître le symptôme, même si cela reste évidemment un objectif souhaitable. Il ne s'agit pas non plus simplement d'améliorer les communications familiales, même si cela peut faire partie du processus. Ces objectifs, centrés sur le dysfonctionnement, restent encore trop marqués par une logique déficitaire.
L'enjeu véritable consiste à faire émerger dans ces familles des capacités créatives telles qu'elles pouvaient en disposer avant la situation de crise. Il s'agit de retrouver, de ressusciter, de réactiver ces compétences qui existaient auparavant et qui ont été mises en hibernation par la crise.
La technique de la greffe mythique
Parmi les techniques développées pour atteindre cet objectif, celle de la "greffe mythique" offre un exemple intéressant. Cette approche consiste à introduire à l'intérieur du groupe familial une représentation qui renarcissise le groupe, qui lui redonne confiance en lui-même.
Le terme de "greffe" est bien choisi : il ne s'agit pas d'imposer de l'extérieur une vision étrangère à la famille, mais de trouver dans son histoire, dans ses ressources propres, dans sa culture familiale, des éléments positifs qui peuvent être réactivés, amplifiés, valorisés. Le thérapeute effectue une sorte de greffe, prélève du matériel sain dans l'histoire familiale pour le réinjecter dans le présent.
Cette technique reconnaît que les familles qui viennent consulter sont souvent dans un état de dévalorisation important. Venir demander de l'aide est déjà en soi une démarche difficile, car normalement on gère ses affaires soi-même. Cette demande implique une reconnaissance d'échec, une admission de faiblesse qui est pénible pour l'estime de soi familiale.
Les limites du pouvoir thérapeutique
Un piège guette les thérapeutes, et les familles elles-mêmes : celui de déléguer au professionnel une tâche qui dépasse ses possibilités réelles. Les familles ont parfois tendance à attendre du thérapeute qu'il se substitue à elles, qu'il résolve magiquement ce qu'elles n'ont pas réussi à résoudre.
Mais cette attente est irréaliste et même contre-thérapeutique. Un thérapeute ne peut pas se substituer à une famille. Il ne peut pas remplacer les parents, ni recréer de l'extérieur les liens qui se sont distendus. Son rôle n'est pas de faire à la place de la famille, mais de l'aider à retrouver sa propre capacité d'agir.
Cette reconnaissance des limites du pouvoir thérapeutique n'est pas un aveu d'impuissance, mais au contraire une condition de l'efficacité. Elle permet de repositionner correctement les responsabilités : le thérapeute est un facilitateur, un catalyseur, un révélateur de ressources, mais c'est la famille elle-même qui doit opérer les changements nécessaires.
L'approche systémique face à l'approche psychiatrique traditionnelle
La recherche de la difficulté versus la recherche des ressources
Ce qui distingue fondamentalement l'approche systémique du mouvement psychiatrique traditionnel réside dans l'orientation du regard thérapeutique. La psychiatrie classique est très largement basée sur la recherche de ce qui va mal, de la difficulté, de la pathologie.
Les questions qui structurent l'examen psychiatrique traditionnel sont : Qu'est-ce qui va mal ? Quel est le type de pathologie ? Comment étiqueter ce trouble ? À quelle catégorie diagnostique appartient ce patient ? Cette logique conduit inévitablement à une forme de stigmatisation des personnes, de la situation, du patient.
Le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) et la CIM (Classification internationale des maladies) incarnent parfaitement cette approche nosographique. Ils offrent des centaines de catégories diagnostiques, de plus en plus nombreuses au fil des éditions, permettant d'étiqueter avec précision chaque trouble, chaque symptôme, chaque déviation par rapport à une norme supposée.
Cette approche n'est pas dénuée de valeur. Elle permet une communication entre professionnels, facilite la recherche épidémiologique, guide les choix thérapeutiques pharmacologiques. Mais elle présente aussi des limites importantes, notamment le risque de réduire la personne à son diagnostic, de figer son identité dans une catégorie pathologique.
Susciter les capacités résilientes
L'approche systémique propose une orientation radicalement différente : il s'agit au contraire de rechercher, pour chaque groupe, chaque couple, chaque famille, les capacités résilientes qui peuvent être ressuscitées ou suscitées.
Le terme de "résilience" est ici employé dans son sens le plus fort : la capacité à traverser les épreuves, à absorber les chocs, à rebondir après les crises. Ces capacités peuvent préexister dans l'histoire de la famille – elles ont déjà fait leurs preuves dans le passé – ou elles peuvent être nouvelles, émergeant de la situation de crise elle-même.
Le rôle du thérapeute systémique consiste à identifier ces capacités, à les mettre en lumière, à les valoriser, à encourager leur développement. Il s'agit de déplacer le focus de ce qui ne fonctionne pas vers ce qui fonctionne ou pourrait fonctionner. Ce déplacement n'est pas une forme de pensée positive naïve qui nierait les difficultés réelles, mais une stratégie pragmatique fondée sur l'expérience clinique.
Une approche écologique et profondément humaine
Cette orientation vers les ressources plutôt que vers les déficits confère à l'approche systémique deux qualités essentielles : elle est à la fois écologique et profondément humaine.
Elle est écologique au sens où elle respecte l'écosystème familial, ne cherche pas à l'éradiquer ou à le transformer de force, mais à l'aider à retrouver son équilibre naturel. Comme un jardinier qui travaille avec la nature plutôt que contre elle, le thérapeute systémique accompagne les processus naturels de croissance et d'adaptation au lieu de chercher à les remplacer par des processus artificiels.
Elle est profondément humaine parce qu'elle part du principe que les personnes et les familles font de leur mieux dans les circonstances où elles se trouvent, avec les ressources dont elles disposent. Cette posture de respect fondamental, de reconnaissance de la dignité et de la compétence des personnes, même dans la souffrance et le dysfonctionnement, transforme radicalement la relation thérapeutique.
Les implications pratiques de l'approche systémique
Le changement de cadre thérapeutique
Adopter une perspective systémique implique des changements concrets dans la pratique clinique. Le premier et le plus évident concerne le cadre : plutôt que de recevoir le patient isolément, le thérapeute systémique invite le contexte pertinent.
Selon les situations, ce contexte peut être le couple, la famille nucléaire, la famille élargie incluant plusieurs générations, ou même d'autres personnes significatives du réseau social. Le choix de qui inviter dépend d'une hypothèse systémique sur où se situe la fonction du symptôme, sur quel système maintient le problème.
Cette modification du cadre change immédiatement la nature de l'information disponible. Au lieu du récit d'un individu sur ses relations, le thérapeute observe directement les interactions, peut vérifier ses hypothèses en temps réel, peut intervenir immédiatement sur les patterns dysfonctionnels.
Les questions circulaires et l'exploration du système
Les techniques d'entretien diffèrent également. Plutôt que de se concentrer sur les contenus intrapsychiques, le thérapeute systémique explore les patterns interactionnels à travers des questions circulaires. Ces questions invitent chaque membre du système à commenter les relations entre les autres membres : "Comment réagit votre père quand votre mère est triste ?", "Qui dans la famille est le plus inquiet pour votre fils ?", "Que se passerait-il si votre fille allait mieux ?"
Ces questions révèlent la structure du système, les alliances et les coalitions, les règles implicites, les mythes familiaux. Elles permettent également de bousculer les perceptions figées, d'introduire de nouvelles perspectives, de créer des ouvertures pour le changement.
Les interventions paradoxales et le recadrage
Parmi les techniques issues de l'école de Palo Alto, les interventions paradoxales et le recadrage occupent une place importante. Plutôt que de combattre frontalement le symptôme ou de tenter de convaincre rationnellement la famille de changer, ces techniques travaillent de manière indirecte, souvent contre-intuitive.
Le recadrage consiste à proposer une nouvelle signification pour un comportement ou une situation, une signification qui ouvre de nouvelles possibilités. Par exemple, ce qui était perçu comme de la "résistance" peut être recadré comme une "prudence" ou une "fidélité aux valeurs familiales".
Les interventions paradoxales, quant à elles, prescrivent parfois le symptôme lui-même ou ralentissent le changement, créant ainsi un contexte où la famille peut s'opposer au thérapeute en... changeant ! Ces techniques sophistiquées nécessitent une formation approfondie et une bonne compréhension des dynamiques systémiques.
Les défis et limites de l'approche systémique
La formation nécessaire
L'approche systémique ne s'improvise pas. Elle nécessite une formation théorique solide en théorie des systèmes, en cybernétique, en communication, ainsi qu'une pratique supervisée prolongée. La tentation est grande pour certains professionnels d'adopter superficiellement quelques techniques sans vraiment changer de paradigme épistémologique.
Or, l'approche systémique n'est pas simplement une collection de techniques à ajouter à sa boîte à outils. Elle implique une transformation profonde de la façon de penser les problèmes humains, un passage du paradigme linéaire de causalité au paradigme circulaire de rétroaction.
Les résistances institutionnelles
L'approche systémique rencontre également des résistances institutionnelles importantes. Le système de santé est largement organisé autour du modèle médical traditionnel, qui se focalise sur l'individu malade et son traitement.
Recevoir des familles entières, consacrer le temps nécessaire aux entretiens systémiques, penser en termes de système plutôt que d'individu isolé : tout cela entre en conflit avec les contraintes organisationnelles, économiques et idéologiques du système de soins dominant.
Les situations où l'approche systémique est insuffisante
Il faut également reconnaître que l'approche systémique, aussi riche soit-elle, n'est pas une panacée universelle. Certaines situations nécessitent d'autres types d'intervention : des traitements médicamenteux pour certains troubles psychiatriques aigus, des prises en charge individuelles pour certains traumatismes, des interventions sociales pour certaines situations de précarité.
L'idéal consiste souvent à articuler différentes approches de manière complémentaire plutôt que exclusive. Un patient psychotique peut bénéficier à la fois d'un traitement médicamenteux qui stabilise ses symptômes aigus, d'une thérapie familiale systémique qui travaille sur les dynamiques relationnelles, et d'un accompagnement social qui facilite sa réinsertion.
Conclusion : une invitation à élargir le regard
L'approche systémique nous invite à un exercice difficile mais libérateur : élargir constamment notre regard, résister à la tentation de nous focaliser uniquement sur l'individu symptomatique, nous rappeler de regarder au-delà du mur.
Cette invitation s'adresse d'abord aux professionnels de la santé mentale, mais elle concerne également chacun d'entre nous dans notre vie quotidienne. Combien de fois jugeons-nous le comportement d'autrui sans connaître le contexte qui lui donne sens ? Combien de fois attribuons-nous à des traits de personnalité ce qui relève en réalité de situations systémiques ?
L'histoire de l'éthologue sur la lande irlandaise nous rappelle qu'un comportement apparemment insensé peut révéler une logique parfaite dès lors qu'on aperçoit le contexte complet. Ce principe vaut pour Konrad Lorenz imitant une mère oie, mais aussi pour le patient dépressif dont le symptôme maintient un lien conjugal, pour l'adolescent anorexique dont le trouble fige le temps familial, pour le patient psychotique dont la pathologie préserve la cohésion familiale.
L'approche systémique ne nous demande pas de nier la souffrance individuelle, de minimiser la gravité des troubles, ou d'excuser les comportements destructeurs. Elle nous invite simplement à comprendre que cette souffrance, ces troubles, ces comportements s'inscrivent toujours dans un contexte relationnel qui leur donne sens et fonction.
En déplaçant notre regard de l'individu isolé vers le système dont il fait partie, nous découvrons souvent que le "patient désigné" n'est pas nécessairement le plus malade du système, mais simplement celui qui exprime le plus visiblement une souffrance qui est en réalité partagée. Nous comprenons pourquoi certains troubles résistent obstinément aux traitements conventionnels : parce qu'ils remplissent une fonction systémique essentielle que ces traitements ignorent.
Cette compréhension élargie ouvre de nouvelles possibilités thérapeutiques. Plutôt que de nous acharner à faire disparaître un symptôme qui résiste parce qu'il est fonctionnel, nous pouvons travailler à modifier le système de telle sorte que ce symptôme ne soit plus nécessaire. Nous pouvons aider les familles bloquées à retrouver leur capacité créative, à traverser les changements qu'elles évitent, à libérer le temps familial qui s'était figé.
L'approche systémique est écologique parce qu'elle travaille avec les ressources naturelles du système plutôt que de chercher à les remplacer artificiellement. Elle est profondément humaine parce qu'elle part du principe que les personnes et les familles font de leur mieux, et qu'elles méritent respect et reconnaissance même dans leurs dysfonctionnements.
Au fond, l'invitation à regarder au-delà du mur est une invitation à la complexité, à la nuance, à l'humilité. Elle nous rappelle que les réalités humaines sont rarement aussi simples qu'elles en ont l'air, que derrière chaque comportement apparemment insensé se cache souvent une logique contextuelle qu'il nous appartient de découvrir.
Cette posture thérapeutique, cette façon d'appréhender les difficultés humaines, représente bien plus qu'une simple technique ou méthode. Elle incarne une philosophie du soin qui valorise les ressources plutôt que les déficits, qui recherche la compétence plutôt que la pathologie, qui croit en la capacité des familles à retrouver leur chemin quand on leur offre le contexte approprié pour le faire.
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