L’intelligence artificielle s’invite aujourd’hui dans de nombreux domaines de la santé mentale et de l’accompagnement humain, souvent avec des promesses qui interrogent autant qu’elles fascinent. À LACT, nous avons fait un choix volontairement différent : développer et utiliser l’IA non pas pour diagnostiquer, soigner ou décider à la place des professionnels, mais comme un outil de clarification, de mise à distance et de soutien au raisonnement. Inscrite dans l’approche systémique stratégique, cette réflexion s’appuie sur plus de dix ans de recherche, de formation et de pratique clinique. Cet article propose de revenir sur les raisons de ce choix, sur les usages que nous considérons pertinents — et sur ceux que nous refusons — ainsi que sur les garde-fous éthiques et pédagogiques que nous jugeons indispensables.
IA et approche systémique : pourquoi LACT a choisi d’en faire un outil de réflexion, et non de décision
Grégoire Vitry
Pourquoi la question de l’IA se pose aujourd’hui dans l’accompagnement humain
Notre époque confronte les praticiens à une complexité croissante des situations cliniques, éducatives et professionnelles. Les systémiciens, qu’ils interviennent dans le champ thérapeutique ou celui de l’entreprise, font face à des configurations relationnelles de plus en plus intriquées, où s’entremêlent enjeux individuels, familiaux, organisationnels et sociétaux. Cette complexité génère une charge cognitive importante pour les professionnels, qui doivent simultanément analyser les interactions, repérer les tentatives de solution redondantes et construire des stratégies d’intervention adaptées.
Les recherches menées dans le cadre du réseau SYPRENE, en partenariat avec des universités françaises et internationales, confirment cette réalité. L’analyse de plus de 430 cas d’accompagnement professionnel révèle que 85% des salariés sont confrontés à des conflits au travail, nécessitant des interventions de plus en plus sophistiquées. Parallèlement, les outils d’intelligence artificielle se multiplient dans le secteur de l’accompagnement, souvent développés sans cadre théorique explicite ou avec des promesses de simplification qui interrogent.
Le choix de LACT : une IA au service du raisonnement, pas de la solution
LACT a développé une position claire concernant l’usage de l’intelligence artificielle dans l’approche systémique stratégique, position nourrie par nos collaborations avec l’IAE de Limoges, l’Université Paris Descartes et l’Université Paris 8. Notre refus est net : nous ne concevons pas l’IA comme un outil prescriptif, normatif ou thérapeutique. L’IA ne doit ni diagnostiquer, ni proposer de solutions toutes faites, ni se substituer au raisonnement clinique du praticien.
Cette position s’appuie sur des résultats de recherche probants. Les études quantitatives menées avec nos partenaires universitaires démontrent l’efficience de l’approche systémique stratégique : résolution des problèmes en moyenne en 6 séances, amélioration significative du bien-être mesuré par le GHQ-12, et taux de résolution élevé selon l’échelle de résolution de problème. Ces résultats valident la pertinence de notre cadre théorique sans recours à l’IA décisionnelle.
Notre choix s’oriente vers une IA conçue comme outil de méta-réflexion, capable de clarifier, structurer et questionner sans jamais décider. L’IA LACT IA+ devient ainsi un compagnon de réflexion qui aide le praticien à prendre du recul sur sa propre analyse, sans jamais lui dicter la conduite à tenir.
Ce que l’IA peut soutenir dans une approche systémique
Dans le cadre de l’approche systémique stratégique, l’IA peut apporter un soutien précieux à plusieurs niveaux, comme le confirment nos recherches menées en collaboration avec le CREOP de l’Université de Limoges et le CERMES3 de l’Université Paris Descartes. Elle favorise d’abord la mise à distance des évidences et des automatismes de pensée qui peuvent piéger le praticien dans ses propres tentatives de solution redondantes.
L’IA peut également aider à la formulation de la plainte et du contexte, en aidant le praticien à structurer ses observations selon les grilles d’analyse systémiques développées par LACT Research. Elle peut soutenir le repérage des tentatives de solution récurrentes - concept central de notre approche validé par nos études empiriques - en proposant des catégorisations ou des parallèles avec d’autres situations du réseau SYPRENE.
Les données collectées auprès de 24 professionnels de cinq pays différents (France, Espagne, Italie, Canada, Mexique) montrent que l’efficience des interventions repose sur la capacité du praticien à identifier rapidement les patterns dysfonctionnels. L’IA peut enrichir cette capacité d’analyse sans s’y substituer.
Ce que l’IA ne doit pas faire (et pourquoi nous posons ces limites)
Nos limites sont fermes et argumentées par nos résultats de recherche. L’IA ne doit jamais diagnostiquer, traiter ou décider à la place du professionnel. Cette position s’appuie sur une compréhension fine des mécanismes d’efficience de l’approche systémique, tels qu’analysés dans nos publications scientifiques en partenariat avec la Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels.
Le premier risque est celui de la dépendance cognitive, où le praticien perdrait progressivement sa capacité d’analyse autonome. Nos recherches avec l’Université Paris 8 - Laboratoire de Psychopathologie et Neuropsychologie montrent que l’efficience de l’intervention systémique repose précisément sur la capacité du praticien à maintenir une posture réflexive et à adapter ses stratégies en temps réel.
L’approche systémique valorise l’incertitude créatrice et le travail d’hypothèses comme moteurs du changement. Les résultats obtenus sur plus de 430 cas d’accompagnement confirment que cette posture d’incertitude productive est un facteur clé de succès. Une IA qui prétendrait apporter des réponses définitives irait à l’encontre de cette épistémologie éprouvée.
Un usage encadré : formation, supervision, recherche
L’IA LACT IA+ trouve sa place prioritairement dans les parcours de formation et d’apprentissage, en articulation avec nos partenariats universitaires. Elle constitue un support pédagogique permettant aux étudiants de s’exercer à l’analyse systémique, de tester leurs hypothèses et d’enrichir leur compréhension des situations complexes.
Dans le cadre de la supervision, l’IA peut servir de support à la réflexion collective, sans jamais s’ériger en autorité. Cette utilisation s’inscrit dans la dynamique de recherche appliquée portée par LACT Research et le réseau international SYPRENE, qui rassemble aujourd’hui des praticiens-chercheurs de différentes nationalités formés à l’approche systémique stratégique.
L’articulation avec les outils validés scientifiquement - comme l’échelle de résolution de problème issue des travaux de Molnar et Shazer, ou le GHQ-12 de Goldberg - permet d’inscrire l’usage de l’IA dans une cohérence méthodologique éprouvée par nos collaborations avec RIMHE et d’autres revues scientifiques.
Enjeux éthiques et responsabilité institutionnelle
L’usage de l’IA dans l’accompagnement humain soulève des questions éthiques majeures que LACT prend au sérieux, en s’appuyant sur l’expertise développée avec nos partenaires universitaires. Nos recherches sur l’efficience perçue de la démarche d’intervention systémique, menées avec l’Université Paris - Cité, soulignent l’importance du cadre d’usage et des garde-fous.
En tant qu’institution de formation et de recherche, forte de ses collaborations avec des laboratoires reconnus (CREOP EA-4332, CERMES3), LACT assume sa responsabilité d’expliquer, de limiter et de transmettre une utilisation réfléchie de ces outils. L’IA doit rester une question posée à nos pratiques, un révélateur de nos modèles d’accompagnement validés par la recherche, jamais une réponse magique qui dispenserait de la réflexion critique.
Conclusion : penser l’IA avant de l’utiliser
Le positionnement de LACT sur l’intelligence artificielle reflète une fidélité à un principe central de l’approche systémique, validé par plus de dix ans de recherche en partenariat avec des universités françaises et internationales : l’outil ne remplace jamais la pensée. En choisissant de faire de l’IA un compagnon de réflexion plutôt qu’un oracle, nous invitons la communauté des praticiens à une réflexion collective et critique sur ces nouveaux outils.
L’IA révèle nos modèles d’accompagnement et questionne nos pratiques. C’est précisément en cela qu’elle peut être utile : non pas en apportant des réponses toutes faites, mais en nous aidant à mieux formuler nos questions et à enrichir notre compréhension des systèmes humains complexes, comme le confirment nos résultats de recherche sur l’efficience de l’approche systémique stratégique.
Sources :
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Becuwe, A., & Vitry, G. (2022). Efficience et mécanismes de mise en œuvre de l’approche systémique stratégique dans la résolution des conflits au travail. Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, (72), 79-99.
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Richard, D., Vitry, G., & Becuwe, A. (2023). Quelle efficience perçue de la démarche d’intervention systémique de l’Ecole de Palo Alto pour la résolution des problématiques de santé au travail?. RIMHE: Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 5012(1), 3-22.
