Chapeau
La thérapie brève systémique stratégique répond à la complexité d’alliance thérapeutique avec les consultants dits atypiques (HSP et HPI). Face aux échecs des psychothérapies classiques, cette approche s’adapte à leurs singularités, transformant intensité émotionnelle et pensée arborescente en ressources stratégiques pour un changement durable.

Constat d'échec : quelle alliance face à la neurodiversité ?
Si le nombre de publications scientifiques sur l'hypersensibilité et la douance a considérablement augmenté ces dernières années, c'est notamment grâce à l'apport des neurosciences, qui ont ouvert la voie à la reconnaissance de la neurodiversité. Les personnes dites à haute sensibilité (HSP - Highly Sensitive Person selon Elaine Aron) et/ou haut potentiel intellectuel (HPI) considérées dans cet article, présentent des spécificités neurophysiologiques - dont l’intensité émotionnelle,la réactivité amplifiée aux stimuli sensoriels, la pensée arborescente - rendant l'alliance thérapeutique particulièrement précaire. Les approches courantes en psychothérapie peinent à s'y adapter. La littérature confirme cet échec clinique : les consultants atypiques abandonnent massivement les thérapies classiques, et ce rapidement.
Cette population présente souvent une exigence accrue de cohérence, une sensibilité aux incongruences relationnelles, et un besoin marqué de sens dans les interventions (Adda, 2025). La construction de l'alliance nécessite une attention renforcée à la justesse des explications, à la reconnaissance des besoins exprimés, et à la codéfinition des objectifs. Alan Kazdin (2007, 2017) souligne que le drop out en psychothérapie est particulièrement fréquent chez les populations atypiques - notamment les personnes avec TSA, troubles anxieux, TDAH et HPI. Et il met en avant la nécessité d’ajustements spécifiques, d’une démarche participative et collaborative, et d’une adaptation fine du rythme et des outils, pour réduire le risque d’abandon. Être formé aux fonctionnements de ce public singulier paraît un premier pas fondamental vers l’accompagner au mieux, à la mesure de ses espoirs.
Notons que si ces deux profils sont distincts (HSP et HPI), ils peuvent se combiner, et sont multiples à l’intérieur de chaque groupe. Autrement dit, le thérapeute fera bien de se garder de faire d’un cas une généralité. Rappelons également que ni la haute sensibilité ni le HPI ne sont des maladies, pas même un trouble. On ne les rencontre pas dans les pages du DSM-5, ni de la CIM-11. Ce qui n’exclut pas des troubles psychiques, de la personnalité, ou du neurodéveloppement, associés au tableau clinique des personnes concernées par ces traits, comme pour tout un chacun.
Les facteurs qui soutiennent ou fragilisent l'alliance avec les consultants atypiques, ainsi que les raisons pouvant mener à un abandon précoce, mettent en évidence l'importance d'une posture thérapeutique souple et fiable. C'est précisément ce que propose la thérapie brève systémique stratégique (TBSS), dont la nature même de l'alliance repose sur un dispositif cocréatif, expérimental et pédagogique.
Une qualité d'alliance spécifique : la réponse de la TBSS
L'évolution historique et conceptuelle de la relation thérapeutique vers un partenariat actif et coresponsable, depuis les fondements psychanalytiques jusqu'aux approches actuelles en santé mentale centrées sur le rétablissement, illustre un déplacement majeur : on est passé d'un cadre asymétrique où le savoir et le pouvoir étaient concentrés entre les mains de l’expert soignant, à une collaboration où consultant et thérapeute partagent la responsabilité du cheminement. La critique radicale de l'anti-psychiatrie (années soixantes), les recherches d’Edward Bordin sur l'alliance (1979), et à présent le paradigme du rétablissement, convergent vers un même point : reconnaître le consultant comme acteur à part entière du processus de changement, ce qui confère à la notion d'alliance thérapeutique son rôle de pivot dans la clinique contemporaine.
Éclairé des apports théoriques de l’école de Palo Alto via le Mental Research Institute (MRI) sur la pragmatique de la communication (Watzlawick, Beavin et Jackson, 1967) qui a révolutionné la compréhension de la communication humaine, le thérapeute en TBSS incarne cette posture autour de trois attitudes complémentaires :
1/ une position basse sur le contenu : le consultant reste expert incontesté de son vécu subjectif, le thérapeute s’abstient de l'interpréter.
Illustration clinique : « Vous connaissez bien mieux que moi ce que vous vivez au quotidien, ce que vous ressentez et ce que vous avez déjà essayé pour améliorer votre situation. Ce que je peux vous proposer, c'est une manière différente de regarder les dynamiques en jeu et ces tentatives de solution paradoxalement aggravantes. Voulez-vous que nous explorions cela ensemble ? ».
Cette reconnaissance de la valeur de l’expérience du consultant est essentielle pour les atypiques, qui accueillent difficilement les commentaires extérieurs réducteurs.
2/ une position haute sur le cadre : à travers des compétences méthodologiques assumées et transparentes du thérapeute.
Illustration clinique : « Mon raisonnement s’appuie sur l’hypothèse systémique que vos solutions de contrôle perfectionniste actuelles maintiennent paradoxalement votre anxiété. Je vous propose un exercice pratique pour tester cette hypothèse. Voilà en quoi il consiste et ce qu’il vise à modifier. Vous avez des questions ? »
Cette clarté méthodologique rassure les HSP (besoin de prévisibilité) et satisfait à la logique des HPI (besoin de comprendre).
3/ une position collaborative itérative : de co-découverte des solutions efficaces, adaptées au contexte du consultant.
Illustration clinique : « Pouvons-nous vérifier si cette voie vous convient ? Si elle ne produit pas d’effets observables, nous ajusterons en fonction de vos retours ».
Cette symétrie relationnelle crée un espace où la pensée critique du consultant travaille avec le thérapeute plutôt que contre lui.
Ces attentions permettent de sécuriser le cadre d’intervention, tout en vérifiant le maintien du lien par :
- une écoute réflexive qui reçoit l'intensité émotionnelle sans tentative de normalisation et respecte la réélaboration narrative à l’oeuvre chez le consultant,
- une évaluation continue du ressenti du consultant, modulant la proximité relationnelle pour prévenir toute surcharge, décrochage attentionnel ou désaccordage affectif.
La TBSS inverse ainsi la logique des approches standards en psychothérapie : au lieu d'adapter le consultant à la méthode, elle permet d’adapter la méthode à l’originalité neurocognitive de l’individu. A l’appui d’une grille d’analyse méthodique précise, qui est le schéma interactionnel du diagnostic opératoire systémique et stratégique (Wittezaele et Nardone, 2016), chaque entretien offre un espace expérientiel où les singularités ne sont plus des obstacles, mais des ressources stratégiques mobilisables. Et les tentatives de solution relationnelle du thérapeute, en constituent la clef d’activation.
Des tentatives de solution du thérapeute « parfaitement imparfait »
L'alliance est reconnue comme déterminant essentiel de l'efficacité des psychothérapies, toutes approches confondues. Ce paradoxe d’équivalence énoncé par Saul Rosenzweig (1936), indique que l’efficience se jouera donc ailleurs qu’à travers le choix de la technique ; sans pour autant nier ses effets. D’autres recherches (Frank, 1976; Grencavage et Norcross, 1990; Flückiger et al., 2018) montrent que parmi les facteurs communs des diverses méthodes, l'alliance renseigne particulièrement sur le futur succès de l’aventure thérapeutique. Si elle vise en partie à instaurer une confiance mutuelle dans la relation, alors le thérapeute devra apporter des garanties au consultant ; démontrer qu’il la mérite, pour la recevoir en retour. Quand l’alliance fonctionne, cela se traduit par exemple en entretien par la validation du second axiome de la pragmatique de la communication (l’axiome dit d’englobement) qui nous enseigne que la relation prime sur le contenu. Ainsi même un consultant HPI pointilleux sur la précision du langage et le choix des mots, restera en lien malgré une métaphore employée par le thérapeute « qui ne lui parle pas » sur la forme, s’il en comprend le fond, et n’y décèle aucune tentative de manipulation.
Si les consultants atypiques présentent souvent une tendance au perfectionnisme, celui-ci semble plus souvent orienté vers soi-même que vers l’autre. Le thérapeute peut alors s’appuyer sur une empathie marquée, en particulier avec les HSP (Aron), pour « passer l’éponge » sur ses maladresses, autant verbales que non-verbales. Car une fois l’alliance installée, la plupart des consultants s’y trouvent suffisamment à l’aise pour naviguer à vue vers eux-mêmes avec authenticité, affranchis du devoir de penser avant de parler. Ils s’autorisent à dérouler le fil de leur réflexion dans l’échange, notamment débarrassés de la hantise de passer pour « fous » - qui constitue un frein majeur à la démarche de consultation en général, et en particulier chez ces profils. Le sentiment d’accueil inconditionnel renforce l’alliance. Il reste à la maintenir sur la durée.
En ce sens le thérapeute peut activer un autre levier du principe de non-jugement - fondamental en TBSS - en optant pour une attitude que je qualifie de solution «anti-refoulement », et qui découle de la prescription de Giorgio Nardone « afficher le défaut» - ou plutôt la ressource. Ainsi, quand le thérapeute présente également des caractéristiques de fonctionnement atypique, le miroir qu’il tend en quelque sorte au consultant est teinté d’une authenticité naturelle. Son propos (incarné), en rejoignant l’expérience du consultant, peut soutenir un langage commun au sous-système thérapeute-consultant, qui renforce l’alliance. Cette qualité de lien passe par une pair-aidance plus ou moins explicite, reconnue aujourd’hui comme levier d’autonomisation - et notamment mise en œuvre en institutions d’orientation intégrative. Cette posture combine écoute active et intuition relationnelle, répondant à l'attente implicite « comprenez-moi ! » de nombreux consultants atypiques, et rarement verbalisée. L'alliance peut ainsi se consolider dans un dialogue constant d'évaluation fine du feedback du consultant, régulant les tensions émergentes.
L'alliance comme expérience émotionnelle correctrice
Avec ce public exigeant, le cadre même de la psychothérapie peut (s’) autoriser à être non conventionnel, car on observe que l’alliance se met en place ou avorte, dès la prise de rendez-vous. Pour une personne atypique, il peut être rassurant d’échanger directement avec le thérapeute en amont du premier entretien, au lieu de passer par une plateforme de secrétariat (ce qui devient rare). Cela représente aussi un test de la qualité d’écoute espérée. L’espace même du cabinet ensuite, dans sa qualité d’aménagement, participe pleinement du sentiment d’être accueilli autant que respecté dans ses besoins particuliers, afin d’être au mieux disponible à l’échange - notamment dans le respect de la confidentialité attendue. Ces marqueurs d’attention au bien-être doivent être tangibles et non plaqués à travers une décoration « zen » au mur par exemple, car l’habit ne fait pas le moine ; et notre consultant ne s’en laisse pas si facilement compter. Pour illustrer ce point, quand je reçois des personnes hypersensibles aux champs électromagnétiques (syndrome HSEM selon l’OMS, 2005), elles commencent par s’assurer de la neutralité des ondes en posant leur appareil électronique de mesure sur la table avant de s'asseoir. Et fait intéressant : elles constatent qu’elles peuvent se passer ici de leurs protections vestimentaires spécifiques (qu’elles doivent conserver pour la plupart même chez elles), et témoignent recouvrir leur capital attentionnel le temps de la séance.
Selon Estelle Barthelemy (2021), l'hypersensibilité entraîne un fonctionnement psychique particulier qui nécessite une approche psychothérapique adaptée, prenant en compte le besoin de proximité affective et de régulation émotionnelle. Sur ce point, il me semble aussi important de veiller à la proximité physique à observer avec un consultant atypique. La règle serait : ni trop près, ni trop loin. Pour certains, près (ou loin) c’est déjà trop près (ou trop loin). Le plus sage étant d’ouvrir les possibles en l’énonçant clairement, et de laisser le consultant décider et régler le curseur par lui-même. Je prends pour illustration un consultant présentant un autisme dit de haut niveau, qui modifiait ainsi à volonté sa position au cours des séances ; selon ce que l’on abordait (quel contenu), et comment (par quel média). Soit il évitait mon regard en se tournant de trois quarts, soit il s'installait frontalement à moi et les coudes sur le bureau (décidé à capter mon regard), soit il s’enfonçait en boule en préférant le fauteuil bas, s'autoberçant légèrement. Il avait eu besoin de me préciser au préalable que je ne devrais pas interpréter ces attitudes comme une rupture d’empathie (sans le dire dans ces termes).
Peut-on interpréter la rupture d’empathie volontaire du thérapeute avec un consultant atypique comme une stratégie de régulation émotionnelle ? Oui, en se référant par exemple à Donald Winnicott (2006), pour convoquer la notion de « mère suffisamment bonne ». Il s’agirait ainsi de confirmer au consultant par cette apparente distance soudaine, notre intention première à travers le travail mené ensemble, à savoir son émancipation. Ainsi comme la bonne mère, « pour aimer bien », le thérapeute se doit-il « de séparer bien ». Ce type de rupture d’empathie qui vise une expérience émotionnelle correctrice, peut s’entendre par « désaccord n’est pas désamour », pour reprendre l’expression de Marshall Rosenberg (fondateur de la communication non violente - CNV). Avec un consultant HPI, cette stratégie est d’autant intéressante qu’elle permet d’aborder la difficulté de séparation, souvent inscrite dans un cadre plus large d’hypersensibilité émotionnelle, d’attachement particulier, et de quête d’intensité relationnelle ; comme la dépeint Arielle Adda (2018). Si la rupture d’empathie en TBSS peut être employée à différentes fins possibles, on observe donc qu’elle doit toujours l’être à bon escient, quand il s’agit de consultants atypiques.
Les attentions préparatoires lors de l’accueil de ces profils, associées aux principes fondamentaux de la notion actuelle de rétablissement en santé mentale, forment une ligne directrice précieuse pour le thérapeute. Un fil d’Ariane qui évite aussi de se perdre dans les méandres d’une double complexité (côté thérapeute et côté consultant), et au contraire d’en faire une force. Cette orientation aide également le thérapeute à ne pas dépasser les limites du consultant, en adaptant progressivement l’accompagnement à ses besoins propres. D’autant qu’il apparaît important d’observer des paliers de stabilisation, en particulier en phase de consolidation des nouveaux schémas relationnels.

De la singularité du thérapeute à l'autonomie du consultant
Si l’on comprend l’importance d’ajuster les niveaux de communication en conscience et en permanence à la complexité des dynamiques relationnelles avec les consultants atypiques, qui naviguent entre besoin de proximité affective et nécessité de distanciation, en approche systémique on ne peut pas faire l’impasse sur une réalité pour le thérapeute, même le plus volontaire : l’impossibilité de se défaire de soi. Ce principe, qui va à l’encontre du vœu pieux de demeurer dans une posture de neutralité bienveillante (laquelle ne garantie pas pour autant l’alliance thérapeutique), peut trouver une issue heureuse en faveur de l’alliance. Le fameux slogan paradoxal de Paul Watzlawick « le problème, c’est la solution » nous indique comment résoudre cette situation : avec un public différent, le thérapeute peut se permettre de l’être aussi (soit dépoussiéré d’une certaine image d’expert supposé austère), pour prendre des chemins aussi créatifs que ceux du consultant, à condition qu’ils soient pris en commun.
En s’appuyant à nouveau sur la pragmatique de la communication et son quatrième axiome, celui de la double nature de la communication (dialoguer alternativement en mode digital et analogique), le thérapeute peut utiliser les compétences créatives des consultants atypiques : pour illustrer les propos en convoquant leur imagination souvent fertile, et leur intérêt souvent vaste pour la culture générale. La TBSS se révèle en cela particulièrement adaptée avec ces profils car elle parle la même langue : analogique et métaphorique. Les prescriptions paradoxales fonctionnent comme des métaphores opérantes, contournant les résistances intellectuelles tout en validant l'intelligence systémique native des atypiques.
La communication paradoxale à l'œuvre en TBSS représente un outil thérapeutique permettant de recadrer la relation sans la briser. Le recours aux principes de la CNV peut aider à formuler des recadrages respectueux, garantissant que le désaccord de point de vue ne soit pas perçu comme un rejet relationnel. En modulant l’alliance de la sorte, le thérapeute peut accompagner le consultant atypique dans son cheminement vers une meilleure régulation émotionnelle et notamment un rapport apaisé à la séparation, déployant ainsi un espace sécurisant pour que le changement puisse advenir durablement. Sans oublier que l’alliance est de nature interactive et bilatérale, comme le rappellent Jeremy Safran et J. Christopher Muran (2000), soulignant qu’une collaboration constante est nécessaire pour la maintenir.
L'intensité hypersensible, validée inconditionnellement, se métamorphose en compétence stratégique : le consultant apprend à orchestrer sa complexité perceptive plutôt que d'en être submergé. Les profils HPI/HSP peuvent ainsi internaliser une lecture systémique : leur intelligence réflexive et leur intelligence émotionnelle deviennent des ressources créatives plutôt que des sources de dysfonctionnement. L'alliance à travers la TBSS favorise ainsi un creuset de transformation identitaire pour les profils atypiques.
Quand la TBSS offre du sur-mesure à la complexité
L’ajustement clinique sur-mesure à la réalité plurielle autant des relations humaines que de la neurodiversité des profils (de fait singuliers), est inhérent à la TBSS. Là où les approches qui continuent de fonctionner sur un modèle de causalité linéaire peuvent imposer un cadre rigide, normatif et réducteur inadapté, la TBSS permet une pensée globale libérante et non culpabilisante, grâce à la vision circulaire des interactions. En privilégiant ainsi le "comment faire alliance" au "pourquoi ça dysfonctionne", elle diminue les résistances intellectuelles autant qu’affectives des sujets atypiques.
Ces profils ont d’autre part une curiosité et une soif d’apprendre difficilement compatible avec les formes d’autorité descendante. Pour tirer au contraire parti de leur disposition innée à la position idéale « d’élève » (posture d’apprenant avec une forte dose de motivation intrinsèque), le credo du thérapeute devient : « apprends-moi à apprendre, à résoudre mes problèmes ». Ce public est d’ailleurs en demande de clefs, d’outils et autres tips, pour apprendre à faire soi-même. En clair, il clame sa volonté d’autonomie. Et le premier enjeu du thérapeute peut se traduire ainsi : comment avoir de l’autorité sans être autoritaire ? La TBSS résout ce double défi, par sa dimension pédagogique centrale qui vise à modifier des apprentissages acquis infructueux, visibles à travers les tentatives de solution redondantes.
Dans ce cadre, la TBSS n’impose pas de solutions toutes faites ni des prescriptions non modifiables, mais adopte une posture exploratoire et participative. Selon Jay Haley (1976), le thérapeute propose des exercices spécifiques, notamment des tâches paradoxales, qui ont pour but de déstabiliser les schémas dysfonctionnels rigides du consultant en le poussant à vivre une nouvelle expérience, bien qu’inattendue ou contre-intuitive. Ces tâches, adaptées au contexte et à la vision du monde du consultant, lui permettent de découvrir, à travers un processus successif d'essais-erreurs, les corrections opérationnelles sur ses symptômes. C’est donc de la pédagogie active. Et la TBSS dépasse ainsi la seule pédagogie cognitive, intégrant une dimension expérientielle et relationnelle forte, favorisant des transformations stables (Kolb, 1984). Cette dynamique d'apprentissage autonome et co-construite donne à la TBSS son effet durable : le consultant n'est pas simple récepteur mais acteur actif, rectifiant ses réponses en fonction des résultats concrets qu'il observe dans son environnement (Nardone et Watzlawick, 2004).
La solution ne peut être décidée à l'avance par le thérapeute - et en vérité il y en a toujours plusieurs - et elle sera la meilleure expression d’homéostasie du moment pour le consultant. Elle émerge spontanément au fil des interactions et des nouvelles tentatives, ce qui suppose flexibilité et capacité d'adaptation permanente du thérapeute. Ainsi la TBSS combine rigueur stratégique et fantaisie de la pédagogie expérientielle. En déclarant le patient au centre d'un processus actif et respectueux de son autonomie, elle contribue à la pérennité du changement (Watzlawick et al., 1974 ; Haley, 1976 ; Nardone et Watzlawick, 2004) ; conformément au principe que « toute thérapie est une auto-thérapie dirigée par le patient lui-même », dont part le modèle de Bruges (Isebaert et al., 2022) - autre orientation de thérapie systémique brève centrée sur l’alliance thérapeutique.

L’alliance au coeur du changement en clinique de la relation
J’observe qu’un des principaux motifs de consultation des HPI/HSP est soit un sentiment désagréable de différence, soit son corollaire : celui d’incompréhension. Incompréhension multiple : de soi-même, des autres, et par les autres. Le consultant est en ce sens lucide sur sa condition, puisque statistiquement plus d’un quart de la population serait hautement sensible (suivant les traits communément admis en psychologie définis par les travaux d’Aron), et moins de 5% présenterait un HPI (environ 2,3% diagnostiqués). Ces chiffres indiquent que ces profils ne sont pas majoritaires dans la société : ils sont, c’est une réalité, hors-norme (soit en dehors du standard).
À l’image de la fable du vilain petit canard d’Andersen, cette différence de nature, dans un système normé, produit des interactions qui ne se font pas sans heurts. Car force est de constater la difficulté d’inclusion des minorités quelles qu’elles soient, partout dans le monde et depuis longtemps. La différence « dé-range ». Et s’en embarrasser est coûteux pour ceux qu’elle ne concerne pas, à plusieurs niveaux : coût cognitif pour la comprendre, coût affectif pour s’articuler avec, ou coût financier (en entreprise par exemple) pour tenter de la «gérer».
Le problème du jeune cygne relève alors du troisième axiome de la pragmatique de la communication : l’axiome de la ponctuation, qui nous renseigne sur le fait que le comportement de l’un dépend de celui de l’autre, dans une dynamique circulaire. Comme pour le consultant « a-typique », qui se voit pris dans une sorte de double contrainte :
- soit faire le choix du groupe pour y être inclus, et laisser pour cette admission le Soi à la porte,
- soit faire le choix du Soi, en s’isolant du groupe avant même d’essayer d’y entrer.
Au final il s’autoexclut dans tous les cas. La blessure qui en résulte est soit celle de rejet, soit celle d’abandon, suivant plusieurs modalités : de soi/des autres, par soi/par les autres, voir du monde, in extremis. Ainsi son intégration à un groupe est en général soit douloureuse, soit inexistante, au moment où il arrive en consultation. Cette tension entre inclusion et authenticité a des conséquences directes pour la thérapie : l’alliance est souvent soumise à la valse-hésitation du consultant, partagé entre désir de lien et peur d’effacement.
Le dénominateur commun à ces plaintes est une carence de lien (qualitative ou quantitative). Nous pouvons donc y répondre par une clinique de la relation, en tentant d’offrir les premières expériences émotionnelles correctrices à l’intérieur du huis clos, sécurisé grâce à l’alliance thérapeutique, de la dyade thérapeute-consultant. Le consultant y trouve le soutien non normatif et non pathologisant qui lui sert de tremplin vers (re)devenir capable d’oser se lier aux autres, à l’extérieur. Il a pour se faire de nouvelles ressources d’auto-ajustement relationnel, qui plus est écologiques au regard de ses besoins personnels. Autant de balises pour éviter de retomber dans la boucle énoncée par Albert Einstein (1879-1955) : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ». Il me semble alors que ce qui se joue en particulier à travers l’alliance, avec des profils atypiques en psychothérapie, semble de l’ordre d’un rôle de tuteur. Tuteur de résilience ?
Bibliographie succincte
Adda, A. (2025). De l’enfant à l’adulte doué : Construire sa personnalité. Éditions Odile Jacob.
Aron, E. N. (1996). The highly sensitive person : How to thrive when the world overwhelms you. Broadway Books.
Barthélemy, E. (2021). L'hypersensibilité : Un fonctionnement psychique et une pratique psychothérapique à définir. Thèse de doctorat.
Bordin, E. S. (1979). The generalizability of the psychoanalytic concept of the working alliance. Psychotherapy : Theory, Research & Practice, 16(3), 252–260.
Haley, J. (1976). Problem-solving therapy. Jossey-Bass.
Isebaert, L. (2022). Alliance thérapeutique et thérapies brèves : Le modèle de Bruges. Editions Erès.
Safran, J. D., & Muran, J. C. (2000). Negotiating the therapeutic alliance : A relational treatment guide. Guilford Press.
Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of human communication: A study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. W. W. Norton & Company.
Wittezaele, J. J., & Nardone, G. (2016). Une logique des troubles mentaux. Seuil.