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Ce texte explore l’impact du trauma sur la sécurité affective et les liens d’attachement. À  travers les récits de Manola et Simone, il montre comment une approche systémique et  une relation thérapeutique sécurisante permettent de transformer la souffrance et de restaurer  un équilibre émotionnel. 

Introduction 

Le trauma psychique n’est jamais un simple événement douloureux figé dans le passé. Il touche  à ce qu’il y a de plus intime : la capacité à se sentir en sécurité, à faire confiance, à être en  relation.  

Quand une personne est confrontée à un choc, une négligence ou encore, à un évènement qui  entraîne une rupture fondamentale de protection, : c’est la façon même d’être au monde qui est  perturbée et pas seulement les souvenirs. Les sensations, les émotions, les croyances, les gestes  du quotidien deviennent imprégnés d’une vigilance accrue, et des mécanismes d’évitement sont  actifs dans le but de se protéger. 

Pour comprendre cette dynamique, deux approches majeures s’imposent : la théorie de  l’attachement, qui éclaire comment se construit la sécurité intérieure, et l’approche systémique  de Palo Alto, qui redonne du mouvement là où le trauma a figé la personne dans des répétitions  douloureuses. Cette dernière, développée par des pionniers comme Gregory Bateson, permet 

de comprendre les mécanismes de la communication humaine et d’agir sur les systèmes  relationnels. 

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I. Trauma : quand la sécurité s’effondre — Récits de reconstruction et chemins  d’attachement 

P1erls, Hefferline et Goodman définissent le trauma comme suit : « des situations inachevées  du passé, accompagnées par des ressentis non exprimés, qui n’ont jamais été pleinement vécus,  ni déchargés…font obstruction à une conscience centrée sur le présent et au contact  authentique avec les autres …L’évitement est le moyen que les personnes utilisent pour  s’empêcher elles-mêmes de compléter des situations inachevées ».  

Lorsqu’un individu subit une violence, une négligence ou une rupture de protection, ce n’est  pas seulement sa mémoire qui est affectée, mais aussi sa façon d’appréhender le monde, souvent  marquée par une hypervigilance persistante ou un repli défensif.  

Quand le trauma survient, il frappe deux fois : 

  • La première fois, dans l’événement lui-même : un abus, une agression, un silence glacé,  un danger face auquel l’individu est seul. 
  • La seconde fois, dans l’après-coup : quand l’évènement n’est pas reconnu, entendu, le  regard est détourné. La blessure s’enkyste, le souvenir devient coupant, labyrinthique.  Le cerveau le stocke sous forme de mémoire traumatique, fragmentée, sensorielle,  incontrôlable , qui peut réapparaître sous forme de flashbacks, de cauchemars ou de  réactions corporelles disproportionnées, dans la honte qui colle. 

Pour dénouer ces blocages, il faut parfois déplacer le regard : passer du passé à l’instant présent,  de l’analyse solitaire à la compréhension systémique. Comme l’explique la théorie de la  double contrainte, certains schémas relationnels peuvent maintenir la personne dans un piège  invisible, où toute issue semble impossible. 

II. L’attachement : fondements théoriques et rôle thérapeutique dans la construction de  la sécurité affective 

Un bébé naît avec une faim essentielle : la proximité. Il cherche instinctivement une voix, une  odeur, une chaleur, quelqu’un qui le regarde. Sans lui, l’enfant ne peut pas explorer, ni  comprendre ce qui se passe en lui. 

La théorie de l’attachement, développée par John Bowlby et Mary Ainsworth, démontre que la  qualité des premiers liens influe la capacité à gérer le stress : 

  • Un attachement sécure favorise la résilience. 

1 Francesetti G. (2013) – p370

  • Un attachement insécure (anxieux, évitant ou désorganisé) rend la personne plus  vulnérable aux reviviscences traumatiques, à la dissociation ou à l’évitement. 

Contrairement à Freud, Bowlby souligne que ce n’est pas la satisfaction des besoins primaires  (comme la nourriture) qui crée le lien, mais le besoin de contact physique et social. Il considère  l’attachement comme un instinct biologique essentiel à la survie, centré sur le besoin de sécurité  et de protection apporté par une figure d’attachement . 

Un attachement sécurisé se construit grâce à des expériences répétées de sécurité et de  proximité, permettant à l’enfant de développer une confiance en soi et en son environnement. À l’inverse, un attachement insécure peut rendre l’individu plus vulnérable face aux difficultés  relationnelles et émotionnelles. 

En thérapie, le thérapeute joue le rôle d’une figure d’attachement sécurisante ("caregiver"),  offrant stabilité, prédictibilité et non-jugement. Il permet au patient de réorganiser ses  souvenirs, de développer une meilleure régulation émotionnelle et de réparer ses liens  d’attachement. Comme le souligne N. Guedeney2, le thérapeute doit être protecteur sans être  surprotecteur, proche sans être intrusif, favorisant ainsi un espace où le patient peut explorer et  évoluer en toute sérénité. 

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III. La posture du praticien systémique : une approche centrée sur le changement 

La posture du praticien systémique repose sur une vision dynamique et interactive des  problèmes humains, considérant que les difficultés ne résident pas dans l’individu isolé, mais  dans les interactions au sein du système (famille, groupe, institution) dans lequel il évolue.  Comme le souligne Bateson, « le problème n’est pas dans l’individu, mais dans le système dans  lequel il évolue ».  

Par conséquent, adopter une approche systémique, c’est appréhender de façon globale et  contextualisée l’ensemble des composants d’un système qualifié de pertinent, en mettant en  lumière les liaisons et interactions. Ainsi le contexte donne sens au comportement individuel. 

Le praticien se concentre donc sur l’ici et maintenant, en observant les échanges, les réactions  et les influences mutuelles entre les membres d’un système, afin d’identifier les schémas  relationnels qui entretiennent ou aggravent une situation. Il agit comme un facilitateur, aidant  la personne à prendre conscience de son propre pouvoir d’action et de sa responsabilité dans la  résolution de ses difficultés. Le changement émerge ainsi de l’expérience concrète et  émotionnelle, comme le souligne Nardone à travers des expériences correctrices qui  transforment la perception de la réalité. Le recadrage est une technique clé pour élargir les  perspectives, désamorcer les résistances et stimuler la créativité, en recentrant l’attention sur  des solutions plutôt que sur les obstacles. 

Le praticien encourage également l’expérimentation de nouveaux comportements et modes de  communication, dans un environnement sécurisant où la personne peut explorer des alternatives  sans crainte. A l’instar de G. Nardone3 « le thérapeute guide le patient à vivre de réelles  expériences perceptivo-émotionnelles correctrices qui l’amèneront à ouvrir la voie à des  

2 Guedeney N. (2009) – p184 

3 G. Nardone G. (1998) – p33

formes différentes de représentation de la réalité et à de nouvelles modalités  comportementales ». 

Le praticien systémique agit comme un facilitateur : 

  • Il aide la personne à prendre conscience de son pouvoir d’action. 
  • Il utilise le recadrage pour élargir les perspectives et désamorcer les résistances. • Il encourage l’expérimentation de nouveaux comportements dans un environnement  sécurisant. 

L’objectif ? Rendre l’individu autonome, en stimulant sa capacité d’adaptation et sa créativité.  Pour explorer les techniques de changement en thérapie systémique, consultez cette  ressource. 

Ce qui suit est l’histoire de deux femmes, Manola et Simone. Deux histoires où la douleur n’a  pas écrasé la possibilité de transformation. Deux histoires qui montrent que, même lorsque tout  semble figé, il existe une manière de remettre du mouvement. 

IV. Deux parcours de résilience : Manola et Simone 

1. Manola : le corps qui se replie, l’enfant qui anticipe 

La première fois que Manola entre dans le cabinet, elle se tient en bordure de la chaise. Sa voix  est douce, presque effacée, mais son regard a une intensité aiguë. Elle dit : « Je viens parce que  je n’arrive pas à être bien avec mon compagnon. Je me crispe. Je me ferme. Je ne comprends  pas. » 

Manola, victime d’inceste dans l’enfance, a développé une méfiance généralisée et  une culpabilité chronique. Son corps, figé dans la peur, reproduit les schémas de l’enfance :  jambes croisées, mâchoire serrée, comme pour se protéger d’une intrusion toujours possible.  Manola a grandi avec cette idée : « Si je n’avais pas existé, ça ne serait jamais arrivé. » 

1 – A L’approche systémique : revenir à aujourd’hui 

L’école de Palo Alto, dans sa démarche résolument pragmatique, invite à une question simple,  et profonde : « Comment Manola souffre-t-elle aujourd’hui ? » Cette interrogation, en  apparence modeste, opère un renversement radical. Elle ne s’attarde pas sur le « pourquoi cela  est-il arrivé ? » — une quête souvent sans fin, qui risque de maintenir la personne dans une  boucle d’explications et de culpabilité. À l’inverse, elle explore « que fait son système — son  corps, son couple, ses pensées — pour tenir debout ? ». Autrement dit, elle se concentre sur  les mécanismes actifs qui permettent à Manola de fonctionner, malgré tout. 

Comme le soulignait Gregory Bateson, « le thérapeute ne cherche pas à savoir pourquoi le  patient souffre, mais comment il souffre aujourd’hui, et comment l’aider à changer. » Cette  perspective systémique considère que les symptômes, aussi douloureux soient-ils, ne sont pas  des erreurs à corriger, mais des solutions — des stratégies d’adaptation, même si elles sont  coûteuses. L’évitement de Manola, par exemple, n’est pas un problème en soi : c’est  une solution. Une solution imparfaite, certes, mais une tentative désespérée de son corps et de  son psychisme pour ne pas revivre l’intrusion traumatique. Le rôle du thérapeute n’est alors pas  de juger ou d’éradiquer ces mécanismes, mais de les comprendre, de les accompagner, et 

d’ouvrir des pistes pour que Manola puisse trouver des alternatives moins coûteuses — des  façons de « tenir debout » qui ne l’épuisent plus. 

Dans la thérapie, nous faisons une frise de sa vie. Les yeux fermés, elle trace des lignes, des  nœuds, des creux. À mesure que l’encre avance sur la feuille, elle découvre qu’il y a eu des îlots  de douceur telle que la présence de sa grand-mère. Et puis les zones d’ombre : l’inceste, le  suicide du père, les années où elle n’a pas eu le droit de dire. 

1 – B Reconnecter le corps : le ballon et la couverture 

Avec un ballon entre les mains, Manola découvre quelque chose d’essentiel : elle a le droit de  repousser. Elle a le droit de dire non. Une couverture lestée posée sur elle lui rappelle une  sensation qu’elle croyait perdue : la contenance. Le poids qui enveloppe. Le corps qui peut se  reposer. 

« Avant, mon corps était un outil. Maintenant, je le sens. » Cette approche s’inspire  des techniques de thérapie brève stratégique pour aider les patients à retrouver un ancrage  corporel et émotionnel. 

1 – C Un renouveau : le chemin de Manola vers l’apaisement 

Après vingt séances, le corps de Manola semble enfin se détendre, comme libéré d’un poids  invisible. Le sommeil, autrefois fragmenté, revient peu à peu, signe d’un système nerveux qui  retrouve son équilibre. Les émotions, autrefois écrasantes, deviennent vivables : « Je me sens  moins sale », confie-t-elle, surprise de redécouvrir des moments de joie profonde et de  reconnaître, sans honte, ses propres qualités. Ce travail sur soi a aussi transformé sa relation de  couple, où la tension a cédé la place à une complicité retrouvée. « On rit à nouveau », résume 

t-elle, comme si la légèreté réapprenait à danser entre eux. 

Mais c’est peut-être dans son rôle de mère que la métamorphose est la plus perceptible. Manola  se vit désormais plus douce, plus disponible pour sa fille. « Je l’écoute sans vouloir tout  contrôler », explique-t-elle, soulignant ce lâcher-prise qui a remplacé l’hypervigilance. Ce n’est  plus la peur qui guide ses gestes, mais une présence attentive et plus sereine. 

L’approche systémique a permis grâce à une bonne alliance thérapeutique d’appréhender la  sécurité et la constance, tout en offrant à Manola un espace pour traverser son trauma sans être  submergée.  

2. Simone : quand le burn-out raconte autre chose 

Simone arrive en consultation avec un autre type d’épuisement : un corps vidé, une estime  d’elle-même en miettes. Elle dit qu’elle « n’est bonne à rien », qu’elle voudrait devenir  hypnothérapeute mais qu’elle n’ose pas. Elle raconte deux burn-outs, un besoin constant  d’être utile, une urgence intérieure. 

Elle évoque sa peur de remettre les pieds à l’hôpital. Son ventre se serre, sa voix tremble. Je  demande : « qu’est-ce qui s’est passé dans les institutions dans lesquelles vous avez travaillé ? 

» Elle parle de l’intensité des rythmes, d’effectifs réduits… d’une organisation malade et  maltraitante. 

C’est seulement à la quatrième séance que son souvenir se déplie : elle est jeune diplômée,  c’est son premier poste, un patient en service, un arrêt cardiaque et personne pour en parler  ensuite : juste le silence. Elle a continué comme si de rien n’était, mais la scène s’est logée  dans son corps. 

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2 – A Le roman du trauma : écrire pour reprendre le fil 

Le roman du trauma consiste à réécrire plusieurs fois l’événement, en laissant émerger les  détails, les émotions, les sensations. La consigne est simple : écrire tout ce qui vient : les sons,  les odeurs, les gestes, les pensées, les émotions. Cette méthode s’inspire des techniques  narratives en thérapie systémique

Simone va rédiger quatre récits, espacés, sans relecture. Le premier texte est bref et haché. Le  second fait apparaître des personnes et des actions, une chronologie s’installe. Le troisième se  colore de colère et de tristesse. Le quatrième s’apaise. La répétition diminue l’intensité  émotionnelle, permet un recadrage et réinscrit l’événement dans le temps 

À travers les mots, Simone redécouvre quelque chose qu’elle avait oublié : elle n’était pas seule,  elle a agi, elle a fait de son mieux dans un contexte d’urgence. Sa culpabilité s’estompe. Son  corps se redresse. Elle dit avec un léger sourire : « C’est comme si ça se décollait de moi » . 

2 – B Vers un changement de regard 

Simone retrouve confiance dans ses compétences. Elle peut envisager de reprendre une activité  d’infirmière sans panique. Elle met à distance son sentiment de culpabilité : « J’ai fait des  choses ce jour-là. Avant, je croyais que j’avais tout raté. » 

Le trauma n’est plus une preuve de son incapacité, mais le résultat d’une situation extrême,  vécue avec les ressources limitées du moment. Ce changement de perspective a restauré une  forme de justice narrative, lui rendant sa légitimité professionnelle et humaine. À mesure que  Simone met des mots sur son expérience, elle reprend peu à peu le contrôle de son récit. Ce  n’est plus le trauma qui dicte ses pensées et ses émotions, mais elle qui, par l’acte même  d’écrire, en devient l’auteure. Chaque phrase tracée devient un pas vers la réappropriation de  son histoire et de sa liberté. 

V. Pourquoi ces approches transforment-elles ? L’approche systémique de Palo Alto :  recadrer le trauma dans l’ici et maintenant 

Dans ce contexte, la sécurité relationnelle offerte par le thérapeute joue un rôle central, agissant  comme une base sécure de substitution. Elle permet au patient de réexpérimenter une relation  d’attachement réparatrice, là où les liens antérieurs ont été sources de souffrance ou de rupture. 

Les outils systémiques, en particulier, s’avèrent précieux pour réintroduire du mouvement dans  des dynamiques psychiques souvent paralysées par la mémoire traumatique. Celle-ci, en effet,  tend à cristalliser les émotions et les représentations, maintenant la personne dans une répétition  douloureuse. Grâce à des interventions ciblées, le thérapeute aide à dénouer ces blocages, en  restaurant une fluidité là où le trauma avait imposé la rigidité. Par ailleurs, le recadrage des 

expériences traumatiques opère une métamorphose symbolique : la honte, souvent associée à  l’auto-accusation, se mue en compréhension de soi et des mécanismes en jeu, tandis que  l’isolement, conséquence fréquente du trauma, laisse place à un partage authentique et  libérateur. 

Enfin, l’un des enjeux majeurs de la thérapie consiste à réinscrire le passé à sa juste place dans  le temps. Lorsque les souvenirs traumatiques ne sont plus vécus comme une intrusion  permanente dans le présent, ils perdent leur pouvoir d’envahissement. Le travail thérapeutique  permet ainsi de restaurer une continuité narrative, où le passé, bien que douloureux, ne dicte  plus l’expérience actuelle. C’est dans cet espace de sécurité, de mouvement et de sens que le  trauma peut enfin être traversé — et non plus subi. 

Conclusion : traverser la tempête, réapprendre la sécurité 

« Un trauma, c’est comme une tempête : on ne peut pas l’effacer, mais on peut apprendre à  naviguer avec ses vents. » 

Le trauma ne disparaît pas. Il se transforme à mesure que la personne retrouve sécurité, sens et  capacité à réguler et à se relier. La théorie de l’attachement offre une compréhension profonde  des blessures, tandis que l’approche systémique propose des outils concrets pour avancer pas à  pas. 

Manola et Simone ont traversé leur histoire non en l’effaçant, mais en la réintégrant. Leur  parcours montre que, même après un trauma ancien, il est possible de développer une sécurité  intérieure et de reprendre le fil de sa vie. Comme le dit Cyrulnik4: « On ne guérit pas de la  souffrance. On fait quelque chose de notre souffrance, à condition que nos mots donnent du  sens à ce qui s’est passé. » 

4 Cyrulnik B. (2015) - conférence renaître de la souffrance

Bibliographie 

Francesetti G. (dir), Gecele M. (dir), Roubal J. (dir) & al., (2013), Psychopathologie en  gestalt-thérapie, ed. L’Exprimerie, Bordeaux 

Nardone G. (1998), Psychosolutions : comment résoudre rapidement les problèmes humains  complexes, Enrick .B. Editions 

Salmona, M. (2022), Le livre noir des violences sexuelles, Dunod 

Vitry G. (dir.) & al., (2024), Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention  stratégique, Dunod

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