Le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement touchent des jeunes de plus en plus précocement. À partir d’une conférence réunissant professionnels de terrain et thérapeutes systémiques, cet article explore les mécanismes relationnels du harcèlement et montre comment redonner aux jeunes des ressources concrètes pour retrouver confiance, sécurité et capacité d’action.

Cet article est basé sur les propos tenus lors de la conférence intitulée « Harcèlement scolaire - Redonner du pouvoir d'agir aux jeunes » du 28 mai 2026 organisée par LACT réseau affiliés. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Harcèlement scolaire : comprendre autrement pour mieux agir
Le harcèlement scolaire est aujourd’hui devenu une préoccupation majeure pour les familles, les établissements scolaires et les professionnels de l’accompagnement. Pourtant, malgré les campagnes de prévention, les protocoles institutionnels et la multiplication des outils numériques de signalement, de nombreux jeunes continuent de souffrir dans le silence.
Derrière le mot « harcèlement » se cachent en réalité des situations extrêmement diverses : moqueries répétées, humiliations quotidiennes, exclusion sociale, violences verbales, attaques numériques, diffusion d’images, isolement progressif ou encore dégradation profonde de l’estime de soi. Mais au-delà des formes visibles du problème, une question demeure centrale : comment aider concrètement un jeune à retrouver une marge de manœuvre lorsqu’il se sent piégé dans une relation qui le fait souffrir ?
C’est précisément la question explorée lors d’un échange organisé par le réseau des affiliés de LACT autour du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement, réunissant différents professionnels de terrain : Samuel Comblez, directeur adjoint de l’association e-Enfance et du 3018, Anne-Tiphaine Eveno, responsable de vie scolaire et formatrice, ainsi que Christelle Barthez, praticienne en approche systémique stratégique.
À travers leurs interventions, un point commun apparaît : le harcèlement ne peut être réduit à un simple affrontement entre un « méchant » et une « victime ». Il s’agit d’une dynamique relationnelle complexe dans laquelle chacun tente de faire face comme il peut, souvent avec des stratégies qui aggravent involontairement le problème.
L’approche systémique stratégique propose justement un changement de regard. Plutôt que de chercher uniquement les causes psychologiques ou les responsabilités individuelles, elle s’intéresse aux interactions, aux réactions, aux tentatives de solution mises en place et à la manière dont elles entretiennent parfois malgré elles le cercle vicieux du harcèlement.
Un phénomène qui commence de plus en plus tôt
L’une des évolutions les plus marquantes observées ces dernières années concerne le rajeunissement des situations de cyberharcèlement. Selon Samuel Comblez, les équipes du 3018 reçoivent aujourd’hui des appels d’enfants âgés de seulement sept ou huit ans.
Cette évolution traduit une transformation profonde de l’environnement numérique des enfants. Les réseaux sociaux, les jeux en ligne et les applications de messagerie sont désormais présents très tôt dans leur quotidien. Or, ces espaces n’ont pas été conçus pour accueillir des enfants aussi jeunes.
Les chiffres évoqués lors de la conférence sont particulièrement frappants : 65 % des enfants âgés de 6 à 10 ans seraient déjà inscrits sur les réseaux sociaux. Cette exposition précoce multiplie mécaniquement les risques d’exposition aux violences numériques.
Mais ce qui change également, c’est la violence même des contenus. Les humiliations ne se limitent plus aux insultes dans la cour de récréation. Les jeunes peuvent aujourd’hui être confrontés à des montages humiliants, des détournements d’images, des vidéos truquées ou encore des deepfakes réalisés grâce à l’intelligence artificielle.
Ces nouvelles formes de violence rendent les attaques particulièrement invasives. Là où autrefois l’enfant pouvait retrouver un espace de sécurité en rentrant chez lui, le téléphone portable permet désormais au harcèlement de pénétrer jusque dans son intimité.
Comme le souligne Samuel Comblez, les jeunes ne distinguent d’ailleurs plus réellement le harcèlement scolaire du cyberharcèlement. Pour eux, il existe un continuum. Les humiliations commencent au collège et se poursuivent sur WhatsApp, TikTok, Instagram ou les jeux vidéo en ligne.
Cette continuité modifie profondément l’expérience vécue par les adolescents. L’impression d’échapper au regard des autres disparaît progressivement. Certains jeunes décrivent même le sentiment que le harceleur « entre dans leur chambre » à travers le téléphone.
Pourquoi les adultes se sentent souvent dépassés
Face à ces évolutions rapides, de nombreux parents et professionnels éprouvent un profond sentiment d’impuissance.
Les outils numériques évoluent vite, les usages changent constamment et les adultes ont souvent l’impression de courir derrière des pratiques qu’ils ne maîtrisent pas. Cette difficulté est renforcée par un décalage générationnel important : les parents d’aujourd’hui n’ont généralement pas grandi avec les réseaux sociaux.
Mais pour Samuel Comblez, le problème ne vient pas seulement de la vitesse des évolutions technologiques. Il vient aussi du regard porté sur les usages numériques des jeunes.
Les adultes abordent souvent les écrans à travers leur propre prisme : temps passé, danger, dépendance, isolement. Les adolescents, eux, y voient également un espace de socialisation, de reconnaissance et d’appartenance au groupe.
Pour beaucoup d’entre eux, être absent des réseaux sociaux signifie risquer l’exclusion sociale. Les écrans occupent donc une place centrale dans leur construction identitaire et relationnelle.
Cette différence de perception peut rapidement rendre le dialogue stérile. L’adulte reproche l’excès de temps d’écran ; le jeune répond qu’il a besoin d’y être pour exister socialement.
L’approche proposée lors de cette conférence consiste alors à déplacer le regard : plutôt que de condamner d’emblée les usages numériques, il s’agit d’essayer de comprendre ce qu’ils représentent pour le jeune.
Que cherche-t-il à travers les écrans ? Que lui apportent-ils ? Qu’est-ce qui lui manquerait s’il n’y avait plus accès ? Quelles sont les difficultés qu’il rencontre dans ces espaces numériques ?
Cette posture permet de restaurer un dialogue plus ouvert et moins conflictuel. Elle permet surtout d’envoyer un message fondamental : « Tu peux venir me parler si quelque chose te fait souffrir. »
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Le silence : l’un des principaux pièges du harcèlement
L’un des points les plus importants soulevés lors des échanges concerne justement le silence dans lequel les jeunes restent souvent enfermés.
Beaucoup d’adolescents ne parlent pas immédiatement de ce qu’ils vivent. Certains minimisent les faits, d’autres craignent les réactions des adultes ou redoutent d’aggraver la situation.
Dans les établissements scolaires, Anne-Tiphaine Eveno observe régulièrement cette peur chez les élèves : peur que les adultes interviennent brutalement, peur des sanctions immédiates, peur d’être perçus comme des « balances », peur d’être encore davantage stigmatisés.
Le problème est que ce silence laisse souvent le jeune seul face à la situation. Il tente alors de résoudre le problème par lui-même avec les moyens dont il dispose.
Or, ces tentatives de solution deviennent parfois elles-mêmes le carburant du harcèlement.
Comprendre les « tentatives de solution »
L’approche systémique stratégique accorde une place centrale à ce concept.
Lorsqu’un jeune est confronté à des humiliations répétées, il cherche naturellement à se protéger. Il peut faire la tête, éviter les autres, tenter d’ignorer les attaques, s’énerver, pleurer, se justifier ou encore se replier sur lui-même.
Ces réactions sont parfaitement compréhensibles. Pourtant, dans certaines dynamiques relationnelles, elles produisent involontairement l’effet inverse de celui recherché.
Le cas clinique présenté par Christelle Barthez illustre particulièrement bien ce mécanisme.
Léa, treize ans, subit depuis plusieurs mois des humiliations quotidiennes de la part d’une camarade dominante au sein de son groupe d’amies. Les remarques portent sur son apparence physique, ses vêtements ou encore son acné.
À chaque fois, Léa tente de réagir : elle fait la tête, s’énerve, ignore les attaques ou essaie de montrer qu’elle souffre.
Mais plus elle manifeste sa douleur, plus les moqueries continuent.
Dans l’approche systémique stratégique, on ne cherche pas d’abord à savoir « pourquoi » le harceleur agit ainsi. On cherche plutôt à comprendre « comment » la dynamique se maintient malgré toutes les tentatives du jeune pour s’en sortir.
Christelle Barthez explique alors à Léa quelque chose de fondamental : le problème ne vient pas du fait qu’elle souffre, mais du fait que ses réactions alimentent involontairement le jeu relationnel.
Cela ne signifie évidemment pas qu’elle est responsable du harcèlement. Cela signifie simplement que certaines réponses permettent au harceleur de continuer à obtenir l’effet recherché.
Le corps parle avant les mots
Un autre élément central mis en évidence dans l’accompagnement de Léa concerne le rôle du corps.
Avant même de parler, certains jeunes montrent déjà leur position dans la relation : épaules rentrées, regard baissé, posture effacée, voix hésitante.
Ces signaux corporels deviennent parfois eux-mêmes des éléments du jeu relationnel.
Dans le travail thérapeutique, Christelle Barthez commence alors par modifier physiquement la posture de Léa. Elle lui propose d’adopter une position inspirée de Wonder Woman : pieds ancrés dans le sol, épaules ouvertes, mains sur les hanches.
Ce changement peut sembler anecdotique. Pourtant, il agit directement sur la perception de soi et sur la relation à l’autre.
Lorsque le corps change, la dynamique relationnelle commence déjà à bouger.
Sortir du piège relationnel
Le travail thérapeutique mené avec Léa repose ensuite sur un outil classique de l’approche stratégique : le « jeu de l’idiot ».
Le principe consiste à rendre les attaques inefficaces.
Le harcèlement fonctionne souvent parce qu’il produit un effet visible : honte, colère, tristesse, humiliation. Si cet effet disparaît progressivement, le jeu relationnel perd de son intérêt pour le harceleur.
Christelle Barthez entraîne Léa à répondre différemment aux attaques : non plus par la défense ou la souffrance visible, mais par des réponses décalées, neutres ou légèrement humoristiques.
Lorsqu’on lui dit : « T’es moche », au lieu de se justifier ou de s’effondrer, elle apprend progressivement à répondre : « Ah bon, tu trouves ? »
Lorsqu’on critique ses vêtements, elle peut répondre : « C’est ton avis. »
Ces réponses ne cherchent ni à attaquer, ni à convaincre, ni à se défendre. Elles rendent simplement l’attaque moins rentable relationnellement.
Et très rapidement, Léa constate que certaines remarques diminuent.
Le plus important n’est pas seulement la disparition progressive des attaques. C’est le fait qu’elle recommence à sentir qu’elle peut agir sur la situation.
Redonner du pouvoir d’agir
C’est probablement l’idée centrale de toute cette conférence.
Le harcèlement produit souvent un profond sentiment d’impuissance. Les jeunes ont l’impression que quoi qu’ils fassent, rien ne change.
L’objectif de l’approche systémique stratégique est précisément de restaurer une capacité d’action.
Cela ne signifie pas demander au jeune de « se défendre » de manière héroïque. Cela signifie l’aider à comprendre les mécanismes relationnels et à expérimenter de nouvelles réponses plus efficaces.
Cette logique se retrouve également dans le travail mené par Anne-Tiphaine Eveno auprès des établissements scolaires.
Plutôt que d’appliquer automatiquement un protocole standardisé, elle insiste sur l’importance d’adapter les outils à chaque situation.
Certains jeunes auront besoin d’un accompagnement direct de l’équipe éducative. D’autres préféreront des méthodes plus discrètes. Certains auront besoin d’être soutenus émotionnellement ; d’autres auront surtout besoin d’apprendre de nouvelles façons de répondre.
Le rôle des adultes consiste alors moins à agir « à la place » du jeune qu’à l’aider à retrouver ses propres ressources.
Le rôle essentiel des parents
Les familles occupent évidemment une place centrale dans cet accompagnement.
Mais les parents sont eux aussi souvent pris dans des pièges relationnels.
Lorsqu’ils découvrent que leur enfant souffre, ils peuvent réagir avec une forte charge émotionnelle : colère, peur, culpabilité, besoin de protéger immédiatement leur enfant.
Certaines réactions, bien qu’animées des meilleures intentions, risquent cependant d’aggraver la situation : confrontation directe avec d’autres familles, pression sur l’établissement, interrogatoires répétés du jeune ou hyperprotection.
Le défi consiste alors à trouver une position suffisamment sécurisante sans renforcer involontairement le sentiment d’impuissance du jeune.
Samuel Comblez insiste particulièrement sur l’importance de faire du numérique un sujet ordinaire de conversation dans les familles.
Demander régulièrement :
- « Est-ce que tout va bien dans ton groupe WhatsApp ? »
- « Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a dérangé en ligne ? »
- « Est-ce qu’il y a une vidéo qui t’a marqué ? »
Ces questions simples permettent de banaliser le dialogue autour des usages numériques et d’éviter que le jeune ne se retrouve seul face à ses difficultés.
Le 3018 : un dispositif d’écoute et d’action
Parmi les ressources évoquées durant la conférence, le 3018 occupe une place particulière.
Ce numéro national gratuit, anonyme et confidentiel est accessible tous les jours de 9h à 23h pour accompagner les jeunes confrontés aux violences numériques ou au harcèlement.
Contrairement à ce que l’on imagine parfois, le 3018 ne se limite pas à une ligne d’écoute. Il s’agit également d’un dispositif d’action.
Les équipes peuvent aider à constituer des dossiers de signalement, contacter directement les plateformes numériques grâce à leur statut de « signaleur de confiance », accompagner les familles dans les démarches juridiques ou encore alerter les référents harcèlement des établissements scolaires.
Le dispositif accueille également les parents, les témoins et même les jeunes auteurs de harcèlement.
Cette dernière dimension est particulièrement importante.
Faut-il aussi aider les harceleurs ?
La question peut sembler dérangeante, mais elle constitue un enjeu fondamental.
Samuel Comblez rappelle qu’il n’a jamais rencontré de jeune harceleur « parfaitement bien dans ses baskets ».
Derrière les comportements de domination, d’humiliation ou de violence se trouvent souvent des difficultés personnelles importantes : mal-être, besoin de reconnaissance, souffrance familiale, faible estime de soi ou recherche de pouvoir relationnel.
Cela ne signifie évidemment pas excuser les actes.
Mais si l’on se contente de sanctionner sans comprendre ce qui se joue pour le jeune harceleur, on risque simplement de déplacer le problème ailleurs.
Anne-Tiphaine Eveno évoque à ce sujet l’intérêt de la méthode de la préoccupation partagée. Cette approche consiste à mobiliser l’empathie du jeune harceleur en lui montrant concrètement l’impact de ses actes sur l’autre.
Dans certains cas, cette méthode permet de transformer progressivement le rôle du meneur : plutôt que de tirer de la reconnaissance par la violence, il peut retrouver une forme de valorisation en devenant acteur de l’amélioration de la situation.
Là encore, il ne s’agit pas de naïveté. Certains jeunes nécessitent des accompagnements plus approfondis, parfois thérapeutiques. Mais considérer uniquement le harceleur comme « le problème » limite souvent les possibilités de changement.
Former les professionnels : une nécessité
Les échanges de cette conférence montrent également combien les professionnels de l’éducation se sentent parfois démunis face à ces situations.
Le manque de temps, la complexité des dynamiques relationnelles, la pression émotionnelle des familles et la multiplicité des outils disponibles rendent l’accompagnement particulièrement exigeant.
D’où l’importance de la formation.
À travers ses formations, ses ateliers et son Diplôme Universitaire consacré à l’approche systémique dans l’éducation, LACT cherche précisément à transmettre des outils concrets permettant de mieux comprendre ces dynamiques et d’intervenir de manière plus ajustée.
L’objectif n’est pas d’appliquer mécaniquement des protocoles, mais d’apprendre à analyser les interactions, à identifier les tentatives de solution inefficaces et à construire des stratégies adaptées à chaque situation.
Vers une culture relationnelle plus protectrice
Finalement, cette conférence rappelle que le harcèlement scolaire ne peut être réduit à un simple problème disciplinaire.
Il interroge plus largement notre rapport aux relations, à l’empathie, à la régulation émotionnelle et à la place du collectif.
Prévenir durablement le harcèlement suppose donc de développer une véritable culture relationnelle : apprendre aux jeunes à reconnaître leurs émotions, comprendre l’impact de leurs comportements sur les autres, développer leur capacité d’empathie et leur donner des outils concrets pour faire face aux conflits.
Mais cela suppose aussi que les adultes acceptent eux-mêmes de sortir des réponses toutes faites.
Car dans bien des situations, vouloir protéger immédiatement, vouloir sanctionner rapidement ou vouloir supprimer le problème à tout prix peut parfois renforcer involontairement la dynamique que l’on cherche à arrêter.
L’approche systémique stratégique propose au contraire de ralentir pour observer, comprendre les interactions et aider chacun à retrouver une capacité d’action plus ajustée.
Et c’est peut-être là l’enjeu le plus important : permettre aux jeunes de découvrir qu’ils ne sont pas condamnés à subir les relations qui les font souffrir.
Parce qu’au-delà de la disparition des symptômes, ce qui change profondément lorsqu’un jeune retrouve du pouvoir d’agir, c’est souvent le regard qu’il porte sur lui-même.
Où se former à l’approche systémique et stratégique ?
LACT est un centre de formation, d'intervention et de recherche spécialisé dans l'approche systémique stratégique et l'hypnose. Représentant de l'école de Palo Alto, LACT propose une variété de formations adaptées aux professionnels de la santé, de l'éducation et de l'entreprise.
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- DU avec l’Université Paris 8 : Clinique de la relation et intervention stratégique
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