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  • Psychologue clinicienne, docteure en psychologie. Psychothérapeute analytique et Thérapeute systémicienne. Spécialisée en psycho traumatologie et en clinique de crise. Professeure à l’Université de Mons, Service de Psychologie clinique (Belgique).

    Responsable de l’Atelier Systémique : Groupe de formation et de recherche en thérapie familiale et en interventions systémiques en collaboration avec le CEFS (Centre d’Étude de la Famille et des Systèmes, Bruxelles) et l’UMONS. Autrice de plusieurs articles, chapitres de livre et livre, conférencière, formatrice et superviseure d’équipe.

Cet article propose une lecture systémique du changement : comment se réapproprier son histoire sans s’y réduire. Il met en lumière le rôle du lien thérapeutique, des ressources et du contexte pour soutenir l’agentivité du patient et ouvrir des possibilités de transformation durables au-delà des déterminismes.

quand le regard de l’autre devient une identité

Cet article est basé sur les propos tenus par Jennifer DENIS lors du webinar intitulé  « Que faire de ce qu’on a fait de moi” d’octobre 2025 , disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.

Une question qui engage : que faire de ce qu’on a fait de moi ?

Certaines formulations ont ceci de particulier qu’elles ne se contentent pas d’introduire un sujet, mais qu’elles viennent immédiatement toucher quelque chose d’intime et d’essentiel. La question « que faire de ce qu’on a fait de moi ? » ne renvoie pas uniquement à l’histoire personnelle ou aux événements passés ; elle engage une réflexion plus profonde sur la manière dont un sujet se situe par rapport à ce qui l’a façonné. Elle introduit d’emblée une tension féconde entre détermination et liberté, entre ce qui a été inscrit et ce qui peut encore se transformer.

Dans la pratique clinique, cette tension est omniprésente. Les patients arrivent souvent avec des récits fortement organisés autour de leur passé, dans lesquels les expériences vécues apparaissent comme les causes directes et parfois irréversibles de leur souffrance actuelle. Il ne s’agit pas de contester cette lecture, car elle s’appuie sur des éléments bien réels ; mais elle devient limitante lorsqu’elle enferme le sujet dans une forme de fatalité. C’est à cet endroit que le travail thérapeutique peut introduire un déplacement subtil mais décisif : non pas en niant l’impact du passé, mais en ouvrant la possibilité d’une autre relation à ce passé.

Ainsi, reformuler la question initiale en affirmant que « ce n’est pas ce qu’on a vécu qui définit notre avenir, mais ce qu’on choisit d’en faire » ne revient pas à adopter une posture volontariste simpliste. Il s’agit plutôt de redonner au sujet une place active dans le processus de transformation, en reconnaissant que, même au cœur des contraintes, il existe des marges de manœuvre, des espaces de choix, des possibilités de réappropriation.

 

Les étiquettes et les rôles : quand le regard de l’autre devient une identité

L’un des premiers éléments qui apparaissent dans cette réflexion concerne la puissance des étiquettes et des rôles assignés. Dès l’enfance, chacun est pris dans des systèmes de nomination qui participent à la construction de son identité. Ces désignations peuvent être explicites ou implicites, bienveillantes ou stigmatisantes, mais elles ont en commun de structurer la manière dont l’individu se perçoit et se positionne dans le monde.

Il n’est pas rare que certaines de ces assignations prennent une place centrale dans la vie psychique. Une remarque, répétée ou prononcée à un moment particulier, peut s’inscrire durablement et devenir une référence interne. Avec le temps, cette parole extérieure est intériorisée au point de se transformer en évidence personnelle. L’individu ne se contente plus d’avoir entendu qu’il était « comme ceci » ou « comme cela » : il se vit effectivement ainsi.

La clinique montre combien ces processus peuvent être puissants. Une personne peut, pendant des décennies, organiser son rapport à elle-même à partir d’une image transmise par un proche. Ce qui était initialement une représentation extérieure devient alors une vérité subjective difficilement contestable. Ce n’est qu’au contact d’un travail thérapeutique que cette évidence peut être interrogée, mise à distance, et progressivement transformée.

Ce moment de mise en question est fondamental. Il correspond à l’émergence d’une nouvelle possibilité : celle de ne plus confondre ce que l’autre a dit ou fait de nous avec ce que nous sommes ou pouvons devenir.

Se construire dans la relation : une perspective systémique

L’approche systémique invite à penser l’individu non pas comme une entité isolée, mais comme un être fondamentalement relationnel. Dès les premiers instants de la vie, le sujet est inscrit dans des interactions qui contribuent à le définir. Comme l’a souligné Winnicott, un individu n’existe pas en dehors du lien qui le porte. Cette idée, loin de se limiter à la petite enfance, se prolonge tout au long de l’existence.

Ainsi, ce que l’autre fait de nous laisse des traces qui participent à la structuration de notre monde interne. Ces traces peuvent être soutenantes, en favorisant le développement de ressources et de compétences, ou au contraire aliénantes, lorsqu’elles limitent les possibilités d’action et de représentation. Dans tous les cas, elles contribuent à la formation d’un champ représentationnel à travers lequel le sujet appréhende la réalité.

Cependant, reconnaître l’importance de ces influences ne signifie pas adhérer à une vision déterministe. La systémique insiste au contraire sur la dimension dynamique des interactions. Le sujet n’est pas uniquement façonné par ses relations ; il participe également à leur transformation. Il existe ainsi un processus de façonnage réciproque, dans lequel les identités et les relations se construisent et se modifient en permanence.

Le travail thérapeutique s’inscrit dans cette dynamique. Il ne vise pas à effacer les traces du passé, mais à permettre au sujet de se repositionner par rapport à celles-ci, en ouvrant de nouvelles possibilités d’interaction et de signification.

De l’histoire subie à l’histoire appropriée : l’enjeu de la subjectivation

L’un des enjeux centraux du travail clinique consiste à accompagner le passage d’une position d’aliénation à une position de subjectivation. Autrement dit, il s’agit d’aider le patient à se réapproprier son histoire sans en être prisonnier.

Ce processus implique plusieurs dimensions. Il suppose d’abord de reconnaître les influences subies, sans les minimiser ni les dramatiser. Il nécessite de différencier ce qui appartient au sujet de ce qui relève des attentes ou des projections des autres. Il demande enfin de développer une capacité d’action et de choix, que l’on peut regrouper sous le terme d’agentivité.

La subjectivation ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, à travers un travail d’élaboration qui permet au sujet de redonner du sens à son vécu. Ce travail ne consiste pas à produire un récit « correct » de l’histoire, mais à ouvrir des interprétations alternatives, à multiplier les points de vue, à enrichir la compréhension de soi.

Dans certains dispositifs de formation systémique, la rédaction d’un roman familial illustre bien cette démarche. L’objectif n’est pas de figer une version définitive de l’histoire, mais de permettre au sujet de se positionner comme auteur de son récit, en prenant en compte la complexité des interactions et des influences.

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Résilience, plasticité et épigénétique : penser le changement autrement

Les avancées théoriques et scientifiques viennent soutenir cette vision dynamique du changement. Le concept de résilience, bien qu’il ait parfois été simplifié à l’excès, rappelle que les individus disposent de capacités de transformation face à l’adversité. Ce n’est pas tant la nature des événements qui détermine l’évolution ultérieure que la manière dont ces événements sont intégrés et mis en sens.

La plasticité cérébrale apporte un éclairage complémentaire en montrant que le cerveau reste capable de se modifier tout au long de la vie. Les expériences vécues, les apprentissages, les relations peuvent entraîner des reconfigurations des réseaux neuronaux, ouvrant ainsi la possibilité de nouveaux modes de fonctionnement.

L’épigénétique, quant à elle, met en évidence l’influence de l’environnement sur l’expression des gènes. Sans modifier la structure de l’ADN, les expériences de vie peuvent activer ou inhiber certains mécanismes biologiques. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que ces modifications ne sont pas nécessairement irréversibles. Elles peuvent évoluer en fonction des contextes et des choix de vie.

Ces différentes approches convergent vers une même idée : le passé influence, mais il ne fixe pas définitivement le devenir. Il existe des marges de transformation, à condition que le sujet puisse s’inscrire dans des contextes et des relations qui favorisent ces processus.

Le rôle du contexte et du lien thérapeutique

Dans cette perspective, le contexte occupe une place centrale. Les environnements dans lesquels évolue un individu peuvent soit soutenir, soit entraver les processus de transformation. Un contexte contenant, sécurisant, porteur permet l’émergence de nouvelles possibilités, tandis qu’un contexte contraignant ou invalidant tend à renforcer les schémas existants.

Le cadre thérapeutique constitue alors un contexte particulier, dans lequel le sujet peut expérimenter une autre manière d’être en relation. Cette expérience ne se limite pas à une écoute empathique ; elle implique une véritable transformation du lien. Le thérapeute ne se contente pas de recevoir la parole du patient : il participe activement à la construction d’un espace dans lequel cette parole peut être pensée autrement.

C’est pourquoi l’alliance thérapeutique est souvent considérée comme un facteur déterminant du changement. Elle permet d’instaurer un climat de confiance, de légitimer le vécu du patient, et d’ouvrir un espace de réflexion. Mais elle repose aussi sur la singularité du thérapeute, sur sa manière d’être en relation, sur sa capacité à s’ajuster au patient.

Des principes cliniques pour accompagner le changement

À partir de ces éléments, plusieurs principes peuvent être dégagés pour orienter le travail thérapeutique. Le premier concerne l’analyse de la demande. Il est essentiel de clarifier ce que le patient attend, ce qu’il souhaite transformer, et dans quelle mesure le cadre proposé est adapté à sa situation. Une demande mal comprise ou insuffisamment explicitée peut rapidement conduire à des impasses.

Le deuxième principe consiste à identifier et mobiliser les ressources du patient. Cela implique de porter attention non seulement aux difficultés, mais aussi aux capacités, aux compétences, aux moments où le problème est moins présent. Cette orientation permet de réduire le sentiment de fatalité et de soutenir l’engagement dans le changement.

Un troisième principe concerne le respect du rythme du patient. Le changement ne peut être imposé de l’extérieur ; il doit être co-construit, en tenant compte des possibilités et des limites du sujet. Aller trop vite peut fragiliser le processus, voire renforcer les résistances.

Il est également important de reconnaître les « bonnes raisons » du symptôme. Les comportements problématiques ne sont pas dépourvus de sens ; ils répondent souvent à des fonctions de régulation ou de protection. Les comprendre permet de travailler avec le symptôme plutôt que contre lui.

Enfin, la question de l’efficience et de l’accessibilité du soin ne peut être négligée. Le thérapeute a la responsabilité de proposer des interventions adaptées, ciblées, et soutenables pour le patient. Cela suppose de tenir compte non seulement des aspects cliniques, mais aussi des contraintes contextuelles, notamment financières.

Changer, mais pas trop : le paradoxe du processus thérapeutique

Le changement thérapeutique est traversé par un paradoxe bien connu : les patients souhaitent évoluer, mais ils cherchent également à préserver une certaine continuité. « Aidez-moi à changer, mais ne me changez pas trop » pourrait résumer cette tension.

Ce paradoxe s’explique par le fait que le changement implique toujours une forme d’incertitude. Modifier ses repères, ses habitudes, ses modes de relation peut être déstabilisant. Le symptôme, aussi douloureux soit-il, offre parfois une forme de stabilité.

Le rôle du thérapeute consiste alors à accompagner ce mouvement sans le brusquer, en respectant les résistances comme des indicateurs du rythme nécessaire. Dans certains cas, il ne s’agit pas de provoquer un changement immédiat, mais de préparer les conditions qui le rendront possible.

Un processus en spirale : la transformation continue

Le travail thérapeutique ne produit pas une transformation définitive. Il s’inscrit dans un processus continu, marqué par des avancées, des retours en arrière, des réajustements. Les anciens schémas peuvent réapparaître, notamment dans des situations de stress ou de transition.

Cependant, ce qui change, c’est la manière dont le sujet y répond. Les expériences vécues dans le cadre thérapeutique permettent de développer de nouvelles ressources, de nouvelles perspectives, qui modifient progressivement la relation au problème.

Ce processus peut être comparé à une spirale : à chaque passage, le sujet revisite des éléments connus, mais à un niveau de compréhension et de maturité différent. La transformation ne consiste pas à éliminer le passé, mais à le réinscrire dans une dynamique évolutive.

Conclusion : ouvrir un espace de liberté

Au terme de cette réflexion, une idée se dégage avec force : si nous ne pouvons pas changer ce que nous avons vécu, nous pouvons transformer la manière dont nous vivons avec ce passé.

Le travail thérapeutique consiste à ouvrir cet espace de transformation, à permettre au sujet de se réapproprier son histoire, à soutenir le développement de son agentivité. Il ne s’agit pas de promettre une liberté totale, mais de rendre possible un déplacement, même modeste, dans la manière d’être au monde.

Comme le suggérait Carl Jung, la tâche de l’être humain est de développer sa conscience. On pourrait ajouter qu’elle consiste également à apprendre à se défaire de ce qui ne lui appartient pas, ou de ce qui ne lui appartient plus.

C’est peut-être là que réside, au fond, l’essentiel du travail clinique : accompagner chacun dans la construction d’un rapport plus libre à son histoire, afin que le passé cesse d’être une condamnation et devienne une matière à transformer.

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