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Grégoire VITRY
Grégoire Vitry, docteur-chercheur en psychologie, est cofondateur et directeur de LACT, expert en approche systémique stratégique et en résolution des addictions.

Il y a des familles où l’on se dispute et d’autres où l’on se tait. Dans les deux cas, quelque chose d’essentiel se joue : non pas « qui a raison », mais comment le couple parental organise (ou désorganise) le partage du réel. Le psychiatre américain Theodore Lidz a nommé ces deux architectures pathogènes le schisme marital et le skew marital. L’un clive. L’autre distord. Et l’enfant, lui, apprend à survivre dans un paysage relationnel où la vérité n’est jamais neutre.

Avant d’aller plus loin, un rappel utile. L’école de Palo Alto nous a habitués à regarder les troubles non comme des propriétés enfouies dans l’individu, mais comme des effets de patterns. On ne soigne pas une famille comme on répare une montre : on intervient sur des boucles, des ponctuations, des loyautés. Lidz, à sa manière, avait déjà saisi cela (avec le langage de son époque). Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est la puissance descriptive de ses deux figures, et ce qu’elles permettent d’ouvrir comme champ d’intervention dans une approche systémique stratégique.

Le paradoxe clinique est presque drôle. Plus une famille s’évertue à « bien communiquer », plus elle risque de perfectionner sa façon de mal le faire. Le schisme et le skew ne sont pas des défauts de caractère : ce sont des solutions relationnelles devenues problèmes. Des inventions domestiques pour tenir debout, jusqu’au moment où elles font basculer tout le système.

La théorie de Lidz : deux façons de rendre le monde inhabitable

Lidz observait des familles confrontées à des souffrances psychiques sévères. Ce qu’il a décrit n’est pas une typologie morale des « mauvais parents », mais une cartographie de l’espace conjugal. Dans le schisme, le couple parental fonctionne comme deux camps adverses. Chacun recrute, dénigre, neutralise. L’enfant devient territoire, messager, parfois otage. Dans le skew, l’asymétrie est telle qu’un conjoint domine la définition du réel pendant que l’autre s’efface, rationalise, ou se fait complice du déni. Ici, ce n’est plus la guerre qui détruit : c’est le faux consensus.

Figure 1. Schisme marital et skew marital : deux architectures pathogènes du couple parental selon Lidz.

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Le schisme marital ou la maison coupée en deux

Imaginez un appartement où chaque pièce appartient à un camp. La cuisine est « mère ». Le salon est « père ». Les corridors deviennent des zones démilitarisées. Le schisme marital, c’est cela : une hostilité chronique entre conjoints, une invalidation réciproque, une compétition pour l’alliance des enfants. On n’y discute plus pour trancher un différend ; on y combat pour exister. Chaque geste de l’autre est lu comme une offense. Chaque silence comme une stratégie.

Sur le plan pragmatique, le schisme active pleinement ce que décrivent les 5 axiomes de la communication : on ne peut pas ne pas communiquer, et l’on ponctue les séquences à sa guise. Lui dira : « Elle me provoque, alors je me retire. » Elle répondra : « Il se retire, alors je le poursuis. » Deux vérités. Une seule prison. La communication humaine devient alors un terrain miné où connexion et déconnexion s’entretiennent mutuellement.

Cliniquement, l’enfant pris dans un schisme apprend tôt une compétence coûteuse : la loyauté sélective. Il développe parfois des symptômes qui « choisissent » un camp sans le dire (anxiété, opposition, échec scolaire, somatisation). Non parce qu’il serait « fragile », mais parce que le système a besoin d’un régulateur. Le symptôme, dans cette lecture, n’est pas un accident : c’est une fonction. Une manière maladroite, mais ingénieuse, de maintenir un équilibre devenu toxique.

Le skew marital : quand le consensus devient un mensonge partagé

Le skew est plus discret, et souvent plus redoutable. Ici, un conjoint impose sa vision du monde avec une telle force que l’autre s’aligne, non par amour de la paix, mais par épuisement, dépendance ou peur du vide. La famille entière apprend alors à parler une langue officielle. Les doutes sont ridiculisés ; les perceptions divergentes sont pathologisées. « Tu exagères. » « Ce n’est pas ce qui s’est passé. » « On est une famille heureuse. » Le réel se plie.

On touche ici à ce que la clinique contemporaine rencontre sous d’autres noms : invalidation, déni organisé, parfois même les mécanismes décrits autour du mensonge et de l’auto-illusion. Dans un skew, l’enfant n’est pas forcément tiraillé entre deux camps ; il est tiraillé entre ce qu’il perçoit et ce qu’il a le droit de nommer. C’est une école terrible de la dissociation douce : sentir une chose, devoir en dire une autre.

Il faut se méfier de la tentation moralisante. Le conjoint « dominant » du skew n’est pas nécessairement un tyran caricatural. Il peut être angoissé, hypercontrôlant, convaincu de sauver la famille. Le conjoint « effacé » n’est pas un faible : il peut être le garant involontaire de la cohésion. Le skew est une co-création. Comme toujours en systémique, la question n’est pas « qui est coupable ? », mais « comment ça tient ? ».

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Pourquoi ces patterns durent : la logique des tentatives de solution

Si le schisme et le skew étaient seulement douloureux, ils s’effondreraient. Or ils persistent, parfois pendant des décennies. Pourquoi ? Parce qu’ils « marchent », au moins un temps. Ils réduisent l’incertitude. Ils organisent les rôles. Ils donnent une identité. Dans le schisme, chacun sait qui est l’ennemi. Dans le skew, chacun sait qui détient la vérité. L’enfer relationnel a cela de rassurant : il est prévisible.

Figure 2. La boucle qui maintient le pattern : tentative de solution, réaction, aggravation.

C’est ici que l’approche brève rejoint Lidz. Ce qui maintient le problème, ce n’est pas son origine lointaine, c’est la manière dont on tente de le résoudre. Les tentatives de solution (réconciliation forcée, silence stratégique, alliance secrète avec un enfant, surcontrôle, fuite dans le travail) deviennent le carburant du système. 

Dans Thérapie brève systémique stratégique (2024), G. Vitry présente l’intervention comme un art de déjouer les logiques qui enferment plutôt que comme une chasse aux causes premières. De même, dans Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique (2024), les auteurs insistent sur la nécessité de cartographier les interactions ici et maintenant : qui fait quoi, quand, avec qui, et avec quel effet. Lidz nous a décrit le schisme et le skew ; le diagnostic stratégique nous donne la méthode pour les rendre opératoires.

Les données du réseau SYPRENE rappellent que sur 1 150 cas terminés, une amélioration significative ou une résolution complète du problème était rapportée par les thérapeutes dans 80 % des situations et par les patients dans 90 % des cas, avec une moyenne de 5,4 séances et 5,3 mois de traitement (Vitry, Pakrosnis, Brosseau & Duriez, 2021). Autrement dit : quand on cesse d’« expliquer » le schisme ou le skew pour mieux en dérégler la mécanique, le système peut bouger, et parfois, plus vite qu’on ne peut croire.

Schisme, skew et vie familiale contemporaine

Liberté, responsabilité et confusion des places

Les familles d’aujourd’hui ne ressemblent plus aux ménages des années cinquante que Lidz observait. Les architectures pathogènes se réinventent. Le modèle démocratique-permissif, louable dans son intention, peut brouiller les hiérarchies au point de transformer l’enfant en arbitre du couple. On le voit dans les tensions autour de la liberté et de la responsabilité parentale, où le désir d’égalité finit parfois par produire une sorte d’anarchie fertile aux schismes larvés.

Dans d’autres configurations, la parentalité surprotectrice nourrit un skew élégant : un parent « sait » ce qui est bon, l’autre valide, l’enfant se plie. La maison est calme. Trop calme. Jusqu’à l’adolescence, où le réel fait retour sous forme de crise.

Quand le conflit déborde : violence, silence, symptôme

Le schisme peut basculer vers des formes plus brutes. La clinique des violences intrafamiliales montre à quel point les patterns d’escalade et d’invalidation s’inscrivent dans des boucles qui dépassent les individus. À l’inverse, le skew peut masquer longtemps une souffrance : pas de scandale, pas de porte qui claque, seulement une dépression adolescente, un trouble anxieux, un retrait scolaire, une colère qui semble « venir de nulle part ». Mais elle ne vient jamais de nulle part.

Dans le champ scolaire, ces architectures familiales se traduisent parfois en symptômes déplacés. L’approche systémique en milieu scolaire aide à ne pas coller trop vite une étiquette sur l’enfant. On mesure à quel point le contexte familial et institutionnel co-produit ce que l’on croit être un « problème d’élève ». Mais le porteur de symptôme n’est pas le problème : il en est souvent la solution la plus visible.

Lire Lidz avec les lunettes de Palo Alto

Lidz parlait de structures. Palo Alto parle de processus. Les deux se complètent si l’on refuse la paresse taxonomique. Un schisme n’est pas une essence ; c’est une danse répétée. Un skew n’est pas un destin ; c’est une négociation figée du sens. Dès lors, l’intervention ne vise pas à « réparer les personnalités », mais à introduire une différence qui fasse différence avec  une information nouvelle dans le système.

La théorie de la double contrainte éclaire particulièrement le skew : « Sois spontané », « Dis la vérité mais ne blesse personne », « Aime-moi sans me déranger ». L’enfant y apprend que chaque issue est une faute. Dans le schisme, la double contrainte prend une autre forme : « Choisis ton camp, mais reste loyal aux deux. » Injonctions impossibles et pathogènes.

Sur le plan épistémologique, G. Vitry dans Stratégie du changement (2019) rappelle que le changement thérapeutique n’est pas la simple accumulation d’insights. Comprendre son schisme peut même le consolider, si la compréhension devient une nouvelle rhétorique de guerre (« Tu vois bien, on est en schisme, c’est de ta faute »). Le changement de second ordre consiste à modifier les règles du jeu. Pas à gagner la partie avec les anciennes.

Même hors du foyer, ces logiques se retrouvent. Les organisations, elles aussi, produisent leurs schismes de services et leurs skews managériaux. Dans Quand le travail fait mal (2017), Claude de Scorraille et al., documentent comment les souffrances professionnelles s’ancrent dans des systèmes relationnels où l’invalidation, le déni et l’escalade font office de gouvernance implicite. La famille n’a pas le monopole du pathogène ; elle en a seulement inventé les formes les plus intimes.

Que fait le thérapeute ? Déjouer sans prendre parti

Figure 3. Trois gestes cliniques : observer la ponctuation, recadrer la fonction, prescrire autrement.

Ne pas devenir le troisième camp

Le piège classique, face à un schisme, est d’être recruté. Chacun des conjoints vient chercher un allié habillé en professionnel. Si le thérapeute « tranche », il consolide la guerre. S’il se réfugie dans une neutralité molle, il devient décor. L’art consiste à rester multipartial : allié de la relation, pas d’un camp. 

Face à un skew, le danger est inverse : coller au récit dominant parce qu’il est cohérent, fluide, socialement présentable. Le conjoint effacé paraît « d’accord ». L’enfant paraît « adapté ». Il faut alors écouter ce qui n’est pas dit, et parfois travailler d’abord la possibilité même de dire. Le dialogue stratégique offre ici une voie : questionner de façon à faire émerger une différence sans forcer une rébellion prématurée qui mettrait le système en danger.

Recadrer, prescrire, décaler

L’intervention stratégique aime les gestes précis. Connoter positivement une fonction (« Ce désaccord protège peut-être chacun d’une intimité trop dangereuse »). Prescrire un rituel de conflit limité dans le temps. Demander aux parents de se disputer… sans témoin enfant. Inverser une alliance. Introduire un paradoxe utile. Les techniques de changement ne sont pas des tours de magie : ce sont des manières de rendre le pattern intenable, ou inutile.

Dans les situations où le symptôme de l’enfant occupe le devant de la scène  (TOC, anxiété, opposition), il est tentant de traiter « l’enfant problème ». Or la clinique montre souvent qu’il faut d’abord desserrer l’étau parental. Voir par exemple comment on soigne les TOC avec rituels ou sans rituels : le protocole est précis, mais le contexte familial reste le théâtre où le symptôme trouve sa place. Pour une vision d’ensemble, découvrez cette clinique des TOC et troubles anxieux.

Les couples eux-mêmes gagnent à être abordés comme systèmes, non comme addition de deux psychologies. Une conférence sur l’approche systémique stratégique en thérapie familiale et conjugale peut ouvrir cette perspective. Et pour ceux qui veulent se former en profondeur, la formation systémique et le DU systémique stratégique avec Paris 8 offrent un cadre exigeant, loin des recettes toutes faites.

Ce que le schisme et le skew nous enseignent encore

Il y a une impertinence nécessaire à cultiver ici. Nous aimons croire que l’amour suffit, que la bonne volonté répare, que « communiquer » est une vertu. Lidz, relu aujourd’hui, nous rappelle une vérité moins flatteuse : on peut s’aimer et se détruire avec méthode ; on peut « bien parler » et falsifier le réel ; on peut vouloir le meilleur pour ses enfants et les placer au cœur d’une guerre ou d’un déni.

Le schisme enseigne que le conflit n’est pas toujours une crise : parfois c’est un habitat. Le skew enseigne que l’harmonie n’est pas toujours une santé : parfois c’est une anesthésie. Dans un cas comme dans l’autre, la clinique systémique refuse de choisir entre dramatiser l’individu et absoudre le système. Elle demande plutôt : quelle interaction produire demain matin pour que cette architecture perde de sa nécessité ?

Cette question est aussi celle des professionnels. Se former, ce n’est pas collectionner des concepts. C’est apprendre à tenir une position thérapeutique quand tout le système vous invite à devenir juge, sauveur ou secrétaire de séance. Pour celles et ceux qui explorent comment devenir thérapeute ou qui souhaitent un mastère clinique en thérapie brève stratégique, le travail sur les patterns conjugaux et familiaux reste un passage obligé — exigeant, vivant, jamais tout à fait confortable.

Et puisque les familles ne vivent pas hors du monde, signalons encore que les mêmes logiques traversent le couple aux prises avec des problématiques sexuelles, des non-dits, des loyautés invisibles. Voir par exemple cette lecture du couple, des parents et du symptôme, ou plus largement l’espace couple et famille : le schisme et le skew y apparaissent souvent en filigrane, sous d’autres noms.

 

Conclusion : sortir de l’architecture sans brûler la maison

Schisme et skew ne sont pas des étiquettes à coller sur les familles comme on classe des dossiers. Ce sont des boussoles. Elles orientent le regard vers la façon dont un couple parental organise le partage du réel par la guerre ouverte ou par le consensus forcé. Elles rappellent que l’enfant symptôme est souvent moins un mystère médical qu’un message systémique. Elles invitent le thérapeute à une posture lucide : ni moraliste, ni naïf, capable d’aimer la complexité sans s’y noyer.

La bonne nouvelle, c’est que ces architectures ne sont pas des destinées. Elles sont des habitudes interactionnelles. Or les habitudes, même anciennes, peuvent être déjouées. Les recherches menées dans le réseau SYPRENE (Vitry et al., 2021) montrent qu’une intervention brève, focalisée sur le fonctionnement du problème plutôt que sur son archéologie, produit des améliorations substantielles pour une large majorité de patients, en un nombre limité de séances. Ce n’est pas une promesse magique. C’est une invitation empirique à cesser de fantasmer le changement pour commencer à le construire.

Si vous reconnaissez, dans votre foyer ou dans votre pratique, les contours d’un schisme ou d’un skew, ne restez pas seuls. Une consultation à LACT permet d’explorer concrètement ce qui se joue et ce qui peut se déjouer. Vous pouvez aussi contacter l’équipe ou découvrir les conférences découverte pour entrer dans cette clinique du lien sans attendre que la maison se fende davantage. Le réel familial n’a pas besoin d’être parfait. Il a besoin d’être négociable.

Références

de Scorraille, C., Brosseau, O., & Vitry, G. (2017). Quand le travail fait mal : Une clinique de la relation pour soigner les maux au travail. InterÉditions.

Vitry, G. (2019). Stratégie du changement. Erès.

Vitry, G. (2024). La thérapie brève systémique stratégique : Guide d’intervention sur les habitudes dysfonctionnelles. De Boeck Supérieur.

Bantman, P., Betbèze, J., Brosseau, O. G., Cornet, P., Couteron, J.-P., Diaz Mallorquin, M. L., Duriez, N., Gaillard, J.-P., Gallin, E., Gibson, P., Jackson, J. B., Marsich, F., Muriana, E., Nardone, G., Ostermann, G., Pakrosnis, R., Papantuono, M., Portelli, C., Ratto, C., de Scorraille, C., Talbot, G., & Vitry, G. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod. 

Vitry, G., Pakrosnis, R., Brosseau, O. G., & Duriez, N. (2021). Effectiveness and efficiency of strategic and systemic therapy in naturalistic settings: Preliminary results from a systemic practice research network (SYPRENE). Journal of Family Therapy, 43(4), 516–537. https://doi.org/10.1111/1467-6427.12343

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