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Mégane MOURENAS
Thérapeute systémicienne, formée à LACT. Elle accompagne les adultes, les couples et les adolescents à traverser leurs difficultés relationnelles, émotionnelles et de comportement en visio-consultation.

La mort d’un animal de compagnie peut provoquer une douleur aussi intense qu’un deuil humain. Elle reste pourtant largement niée, minimisée, voire moquée. Cet article explore comment l’absence de reconnaissance sociale transforme un chagrin légitime en souffrance enkystée, et comment l’approche systémique et stratégique peut en déverrouiller l’impasse.

Chapeau — Perdre un animal, c’est perdre un lien fondateur, un repère identitaire, une figure d’attachement. Pourtant, la société ne reconnaît pas ce deuil. Entre vide institutionnel, mépris symbolique et injonction à « passer à autre chose », les personnes endeuillées se retrouvent piégées dans une double contrainte qui aggrave leur souffrance.

Mots clés : deuil animalier, attachement, double contrainte, thérapie systémique, école de Palo Alto, dissociation émotionnelle
Tags : deuil animalierattachementdouble contraintethérapie systémiquePalo Altosouffrance non reconnue

Présence silencieuse et douleur non reconnue

« Il ne peut pas comprendre. »

« J’ai demandé un arrêt maladie parce que j’avais honte de demander quelques jours de congé pour un chien. »

« Au bout de deux mois, on me disait qu’il fallait que je passe à autre chose. »

Ces phrases reviennent de manière presque systématique dans l’accompagnement du deuil animalier. Elles ne décrivent pas seulement de la solitude : elles décrivent une souffrance ajoutée, distincte du chagrin initial, produite par l’absence de reconnaissance sociale de la perte.

C’est à partir de cette hypothèse que cet article se propose d’explorer l’absence de reconnaissance sociale du deuil animalier engendre des symptômes supplémentaires par rapport à un deuil reconnu. Nous verrons d’abord pourquoi la perte d’un animal peut être aussi dévastatrice qu’un deuil humain, puis nous analyserons les mécanismes par lesquels la non-reconnaissance aggrave cette souffrance. Enfin, le cas clinique de Claudia illustrera comment la thérapie systémique et stratégique peut déverrouiller ce type d’impasse.

Un lien profond, une perte réelle

Le lien entre un humain et son animal de compagnie ne se résume pas à une simple affection. Les recherches issues de la théorie de l’attachement de Bowlby (1969) ont montré que les animaux peuvent devenir de véritables figures d’attachement. Ils offrent sécurité, réconfort et stabilité émotionnelle, notamment dans les contextes de fragilité ou de solitude (Serpell, 2003 ; Beck & Katcher, 2003). Leur simple présence contribue à réduire le stress, l’anxiété, et à prévenir le repli sur soi (Ein, Li & Vickers, 2018 ; Stanley et al., 2014).

Le rôle de l’animal dépend étroitement du moment de vie où il apparaît. Pour un jeune adulte, il est souvent le premier compagnon de responsabilité ; dans un couple sans enfant, il peut incarner un enfant symbolique ; chez une personne âgée ou isolée, il représente un lien vivant avec le monde. Perdre cet animal, c’est ainsi perdre bien plus qu’une présence : c’est perdre un repère fondateur.

Tristesse intense, repli sur soi, troubles du sommeil, fatigue, symptomatologie somatique… Plusieurs études comparatives ont montré que ce deuil peut générer une détresse aussi forte que le deuil d’un proche humain (Wrobel & Dye, 2003 ; Cleary et al., 2022) et se prolonger bien au-delà des premières semaines. Il peut même répondre aux critères du trouble de deuil prolongé (TDP), reconnu par le DSM-5 en 2022.

Dynamique d’attachement, soutien et régulation émotionnelle

Un deuil socialement invisible

Pourtant, malgré cette réalité clinique, le deuil animalier n’existe dans aucun texte officiel. Il est absent des politiques publiques de santé mentale, des campagnes de prévention et des dispositifs d’écoute. Seulement 7 % des employeurs américains incluent explicitement la perte d’un animal dans leur politique de congé (NFP, 2023). En France, la situation est similaire.

Au-delà du silence institutionnel, ce deuil est souvent disqualifié sur le plan symbolique.

« Tu dramatises »

« C’était qu’un chien »

« Reprends-en un autre »

Ces remarques, en apparence anodines, révèlent une idée profondément enracinée. Comme l’a montré Walter (2006), chaque société établit un classement tacite des deuils selon leur légitimité : deuil d’un parent, d’un conjoint, d’un enfant… Mais le deuil animalier est jugé excessif, infantile, voire ridicule.

Cette marginalisation s’observe aussi dans l’absence de rituels codifiés. Comme l’a montré Van Gennep (1909), les rituels jouent un rôle essentiel dans le passage d’un état à un autre. Leur absence dans le cas de la mort animale alimente l’idée que la tristesse qui en résulte n’est pas légitime. La mort se passe chez le vétérinaire, les corps sont incinérés hors de la vue et les adieux sont souvent express.

Enfin, l’accompagnement proposé se développe dans un cadre non régulé. Sans formation clinique validée ni supervision, de nombreuses personnes se présentent comme thérapeutes du deuil animalier. Ce vide réglementaire expose les endeuillés à des pratiques hétérogènes, parfois peu respectueuses de leur vulnérabilité.

Silence familial, non-dits et reconnaissance de la souffrance

La double contrainte : quand chaque option aggrave la situation

Pour comprendre comment la non-reconnaissance produit des symptômes supplémentaires, il faut mobiliser deux concepts issus de l’école de Palo Alto : la vision du monde et la double contrainte.

La personne endeuillée est prise entre deux visions du monde opposées. Une vision intime avec un lien fondateur qui mérite d’être honoré et une autre vision est plus sociale et normative avec des remarques comme « Ce n’était qu’un animal. Il ne faut pas exagérer. » difficilement conciliables.

Cette tension engendre une structure de double contrainte, théorisée par Gregory Bateson et ses collaborateurs (1956). Si la personne choisit d’exprimer son chagrin, elle s’expose à l’incompréhension ou à la moquerie. Si elle tente de se conformer aux attentes sociales, elle trahit ce qu’elle ressent profondément, avec un sentiment de honte. Et si elle suspend tout geste ou toute parole, elle reste figée dans une douleur sans issue.

La personne est incapable d’appréhender l’incompatibilité de ces deux visions. Elle pense plutôt : « Je n’arrive pas à faire mon deuil correctement. » Elle intériorise le paradoxe comme un échec personnel, renforçant l’isolement et le sentiment d’inadéquation.

Sortir du piège de la causalité linéaire

Les tentatives de solution redondantes : quand les efforts entretiennent la souffrance

Dans ce cadre paradoxal, les tentatives de solution mises en place pour aller mieux deviennent elles-mêmes le cœur du blocage (Watzlawick, Weakland & Fisch, 1975). La personne oscille entre deux stratégies opposées qui se neutralisent l’une l’autre.

D’un côté, elle tente d’exprimer son chagrin. Elle va garder des objets, parler de son animal, organiser un rituel. Mais face à un entourage peu réceptif, elle va se sent exposée, incomprise, infantilisée. Alors elle adopte la stratégie inverse : se taire, ravaler ses émotions, accuser la reprise de ses activités. Mais cela la prive du soutien dont elle aurait besoin, l’isole davantage, et renforce la douleur initiale.

D’autres tentatives naissent de la norme sociale intériorisée : adopter rapidement un nouvel animal, supprimer toutes les photos, éviter les lieux associés. Ces évitements peuvent apaiser temporairement l’émotion, mais à long terme, ils empêchent d’intégrer la perte à son histoire. Ils figent le manque au lieu de permettre son inscription dans une mémoire vivante.

Ce n’est donc pas la douleur en soi qui pose problème, mais le fait de ne pas pouvoir l’exprimer, la partager, ou lui donner du sens. Et c’est précisément ce que le modèle systémique et stratégique permet de travailler.

Claudia ou comment un deuil non reconnu devient une impasse

Claudia, 40 ans, consulte deux ans après la mort de son chien Scoobidoo, qu’elle considérait comme son fils. Après plusieurs tentatives de PMA infructueuses, ce lien avait comblé un besoin très profond de maternité. Scoobidoo était, selon ses mots, « celui pour qui je me levais le matin, celui pour qui je faisais attention à rester en vie ».

Dans les premières semaines suivant sa mort, elle a cherché du réconfort autour d’elle. Mais les retours ont été gênés, moqueurs ou minimisants. Ne se sentant pas légitime dans sa peine, elle a progressivement cessé d’en parler, démonté l’autel qu’elle avait construit, supprimé les photos. « Si je n’y pense plus, j’arrêterai d’avoir envie d’en parler », s’était-elle dit.

Deux ans plus tard, elle ne ressent plus rien : « C’est comme si j’étais morte. » Elle s’est progressivement retirée de toute vie sociale, redoutant d’être à nouveau jugée si elle évoque son chien. Elle consulte parce qu’elle a peur de devenir agoraphobe. Elle dit que c’est « sa dernière tentative avant de se résigner ».

Anxiété, peur et boucle de souffrance

L’accompagnement : redonner de l’espace à ce qui a été étouffé

L’alliance thérapeutique s’est installée dès la première séance : Claudia avait choisi de consulter quelqu’un de spécialisé dans le deuil animalier, sachant qu’ici, elle n’aurait pas à minimiser son lien avec Scoobidoo. Ce premier espace de légitimité a posé un jalon de sécurité. Dans l’approche systémique et stratégique, l’objectif n’est pas de pathologiser le deuil, mais de comprendre ce qui, dans la façon de réagir à l’environnement, entretient la situation.

Un premier recadrage lui a été proposé : « Parfois on porte une armure pour survivre… et un jour on se rend compte qu’on vit dans un scaphandre. Au début, ça protège. Mais après un certain temps, on n’entend plus sa propre voix, on ne sent plus la lumière, on respire à peine. » Sa dissociation émotionnelle cesse d’être un dysfonctionnement pour devenir une stratégie de protection qui a trop bien fonctionné. Ce déplacement, issu de la logique du dialogue stratégique, amène un premier changement de regard.

Une autre intervention a visé à fissurer sa conviction que personne ne pouvait comprendre sa douleur. Une question simple : « Si vous aviez perdu un enfant humain, pensez-vous qu’ils auraient osé vous dire de passer à autre chose ? » Et une autre : « Toutes les personnes qui connaissaient l’intensité de votre lien avec Scoobidoo vous ont-elles respectée ? » Claudia a répondu : « Oui. Même si ça ne faisait qu’une personne. » Ce court échange réouvre la possibilité que le monde n’est pas uniformément sourd à sa peine. L’histoire des chiens dans le parc lui a ensuite permis de comprendre que l’autre ne peut pas deviner ses fragilités sans qu’elle les exprime : « C’est moi, la femme du vieux chien. Je crois toujours que les autres devraient voir… mais ils ne peuvent pas. »

Ce recadrage lui redonne une forme de pouvoir dans la relation. Des prescriptions progressives ont suivi, selon la logique du « traverser la mer à l’insu du ciel » : exprimer un besoin simple dans un contexte sans enjeu (choisir un plat au restaurant, demander des fournitures à son supérieur), puis étendre progressivement à des contextes plus sensibles. Claudia a constaté que ces demandes, même modestes, étaient respectées. Elle a formulé : « Je croyais que, si c’était important, ils le verraient. Mais ils ne peuvent pas. »

Un deuxième axe de travail a visé la dissociation émotionnelle. Plutôt que de chercher à réactiver directement les affects, des exercices sensoriels simples ont été prescrits : mettre la main dans l’eau froide, sentir le vent sur son visage, noter les sensations. Ces tâches progressives avaient pour but non de générer une émotion, mais de réintroduire un rapport actif au corps et à la perception. Claudia a constaté qu’elle ressentait quelque chose à chaque exercice. Ce n’est pas qu’elle n’avait pas d’émotion, mais que ce qu’elle vivait ne lui semblait pas à la hauteur de ce qu’elle pensait devoir ressentir : « Il mérite plus que de la nostalgie. Il mérite une vraie dépression. »

Une question de réflexion indirecte a alors été posée : « À votre avis, que faudrait-il faire pour être sûre de trahir la mémoire de votre chien ? » Elle est revenue avec une réponse : « Le trahir, ce serait n’en garder que la douleur. Il était joyeux, drôle, et moi je le réduis à un manque. » Elle a spontanément commencé un carnet d’anecdotes sur Scoobidoo, auto-prescrit, qui est devenu un espace de reconnexion vivante.

Espace de parole et accompagnement individuel

Résultats et enseignements cliniques

Au fil des séances, Claudia a retrouvé une forme d’initiative dans la relation : non pas en se livrant ou en cherchant à être comprise, mais en posant des repères suffisamment clairs pour qu’autrui puisse s’ajuster. Elle passe d’une posture défensive et silencieuse à une présence plus affirmée.

Elle dit : « Je peux choisir avec qui je parle, ce que je dis, et ce que je garde pour moi. » Elle se sent moins bloquée, moins honteuse, et pense aujourd’hui être en lien avec son chien autrement : pas moins intensivement, mais avec plus de douceur et moins de douleur.

Ce cas illustre trois enseignements cliniques importants pour l’accompagnement du deuil non reconnu :

  1. Valider explicitement l’attachement à l’animal : c’est ce qui permet au patient de se sentir à nouveau légitime dans sa peine.
  2. Repérer et déconstruire les tentatives de solution redondantes, en proposant des alternatives simples et progressives.
  3. Accompagner la création de rituels personnalisés : carnets, hommages, gestes symboliques… autant de manières de donner une place au disparu, qui aident à transformer la douleur en présence apaisée.

Système relationnel et liens d’appartenance

Conclusion : reconnaître ce deuil pour en déverrouiller l’impasse

Le deuil animalier n’est pas simplement un chagrin mal compris. C’est un deuil qui, faute d’espace pour exister, se retrouve piégé dans une double contrainte qui aggrave la souffrance initiale et entretient des stratégies inopérantes. Il appartient à un ensemble plus large de deuils socialement invisibilisés, qui inclut la mort périnatale, le deuil après suicide, ou encore le décès d’un ex-conjoint. Les mécanismes décrits ici sont communs à toutes ces situations.

La thérapie systémique et stratégique s’inscrit comme une voie prometteuse pour accompagner ces deuils. Parce qu’elle ne pathologise pas l’attachement, qu’elle agit sur les interactions plutôt que sur la personne, et qu’elle propose des leviers concrets, elle permet de transformer l’impasse en mouvement. Elle ouvre la possibilité que la mémoire de l’animal ne soit plus un poids, mais une ressource intérieure : une tendresse qui reste, un lien qui se poursuit autrement, et une force douce qui redonne à la personne le sentiment d’avoir retrouvé prise sur sa vie.

Où se former à l’approche systémique et stratégique ?

LACT est un centre de formation, d’intervention et de recherche spécialisé dans l’approche systémique stratégique et l’hypnose. Représentant de l’école de Palo Alto, LACT propose des parcours adaptés aux professionnels de la santé, de l’éducation et de l’entreprise.

Formation LACT en approche systémique stratégique


Bibliographie

Bateson, G. et al. (1956). Toward a theory of schizophrenia. Behavioral Science, 1(4).

Beck, A. M., & Katcher, A. H. (2003). Future directions in human–animal bond research. American Behavioral Scientist, 47(1).

Bowlby, J. (1969). Attachment and loss. Vol. 1. New York : Basic Books.

Cleary, D. et al. (2022). The psychological impact of pet loss. Human–Animal Interactions, 1(1).

Doka, K. J. (1989). Disenfranchised grief. Lexington Books.

Ein, N., Li, L., & Vickers, K. (2018). The effect of pet therapy on the physiological and subjective stress response. Stress and Health, 34(4).

NFP (2023). Leave Benchmarking Report.

Serpell, J. A. (2003). Anthropomorphism and anthropomorphic selection. Society & Animals, 11(1).

Stanley, I. H. et al. (2014). Pet ownership may attenuate loneliness among older adult primary care patients. Aging & Mental Health, 18(3).

Thomas, L.-V. (1975). Anthropologie de la mort. Paris : Payot.

Van Gennep, A. (1909). Les rites de passage. Paris : Émile Nourry.

Walter, T. (2006). What is complicated grief ? OMEGA – Journal of Death and Dying, 52(1).

Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Changements. Paris : Seuil.

Wrobel, T. A., & Dye, A. L. (2003). Grieving pet death. Omega: Journal of Death and Dying, 47(4).

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