Le psychiatre Robert Neuburger explore les mutations profondes de la famille contemporaine : évolution du couple, nouvelles formes de parentalité et place de l’enfant. À travers une approche systémique et humaniste, il propose des pistes pour restaurer la communication, redonner sens aux liens et aider les familles à retrouver leur équilibre.
Cet article est basé sur les propos tenus par Robert Neuburger lors de la conférence à l’occasion du webinar d’octobre 2022, disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Lors d’une intervention donnée en octobre 2022 dans le cadre d’un WEBINAR organisé par LACT, le psychiatre et thérapeute Robert Neuburger, figure majeure de la thérapie systémique en France, revient sur les profondes transformations que connaissent les familles contemporaines. S’appuyant sur des décennies d’expérience clinique, il explore les mutations du couple, les défis de la parentalité moderne et les paradoxes qui fragilisent les liens entre générations. Plus qu’une analyse sociologique, son propos est une réflexion clinique et humaniste sur la manière d’accompagner les familles à se retrouver elles-mêmes — non pas en leur imposant un modèle, mais en les aidant à redevenir actrices de leur propre équilibre.
Dès les premières lignes, Neuburger rappelle une idée essentielle : il ne s’agit pas d’apporter aux familles des solutions toutes faites, mais de partir de leur réalité. Selon lui, les familles en difficulté ne manquent pas de ressources, mais d’accès à leur propre créativité. Le rôle du thérapeute n’est donc pas d’intervenir à leur place, mais de leur permettre de s’aider elles-mêmes. Cette approche, issue de la thérapie systémique, considère la famille comme un organisme vivant dont les membres interagissent en permanence — parfois jusqu’à la panne, lorsque les mécanismes de communication et d’ajustement cessent de fonctionner.
Robert Neuburger parle avec l’autorité tranquille de celui qui a traversé plusieurs champs de la psychiatrie. Médecin, thérapeute d’enfants puis directeur pendant plus de trente ans d’une unité ambulatoire accueillant des patients psychotiques à Paris, il a découvert la thérapie familiale en constatant les malentendus profonds entre soignants et familles. De cette expérience est née une conviction : on ne peut comprendre ni soigner un individu sans comprendre le système relationnel dans lequel il évolue.
C’est cette perspective qu’il applique ensuite à la famille moderne, dont il observe la mutation rapide. « Ce que nous voyons aujourd’hui, dit-il, n’a plus rien à voir avec ce que nous connaissions il y a quelques décennies. »
Le couple détaché de la famille : une révolution silencieuse
Pour Neuburger, la grande transformation du siècle n’est pas le mariage homosexuel ni la multiplication des familles recomposées. Le changement majeur réside dans le fait que le couple s’est détaché de la famille. Autrefois, le couple était inséré dans une structure familiale plus large, traversée par des normes, une histoire et un réseau d’appartenances. Aujourd’hui, le couple est devenu une entité autonome, un « kit démontable » selon sa formule.
La conséquence en est immédiate : dès lors que la satisfaction amoureuse n’est plus au rendez-vous, la séparation devient une option légitime, même en présence d’enfants. Ce glissement a transformé la manière dont les jeunes grandissent. Dans certaines classes, remarque-t-il, un tiers des élèves ont des parents séparés, créant chez les autres une vigilance anxieuse : « Les enfants observent leurs parents de très près, dit-il. Ils guettent le moindre signe de fissure à l’étage au-dessus. »
Cette insécurité affective diffuse pèse sur la construction des enfants. L’institution familiale, autrefois stable, s’est fragmentée en entités multiples : le couple, la famille recomposée, la monoparentalité, les relations transitoires. Chaque configuration impose de nouvelles règles, souvent à inventer, et la place de l’enfant y devient mouvante, parfois précaire.
L’enfant, « le grand oublié » des thérapies de couple
Dans les thérapies de couple, Neuburger remarque que les enfants sont souvent absents du cadre de réflexion. Pourtant, ils sont les « collègues oubliés », en première ligne face aux tensions conjugales. L’enfant observe, ressent, et parfois agit comme médiateur ou symptôme. Il devient, à son insu, le révélateur des dysfonctionnements du couple.
Neuburger insiste sur la nécessité d’inclure cette dimension dans la pratique thérapeutique : rencontrer les enfants, même quand la demande initiale vient du couple, permet de comprendre le système dans son ensemble. C’est aussi une manière de restaurer leur place symbolique et leur rôle actif dans la dynamique familiale.
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Les « enfants décidés » et la nouvelle parentalité
Une observation récurrente revient dans la clinique de Neuburger : les familles qui consultent pour des adolescents violents ou revendicatifs. Ces enfants, dit-il, ne sont pas seulement « difficiles », ils sont le produit d’un changement de paradigme.
Dans le passé, les enfants naissaient souvent sans planification précise. Avec la contraception, ils sont devenus « désirés ». Aujourd’hui, ils sont « décidés ». Cette nuance est capitale : le passage de la procréation à la décision transforme le rapport des parents à l’enfant. Lorsqu’un enfant est décidé, les parents se sentent responsables de son bonheur. Là où, autrefois, l’enfant devait à ses parents, ce sont désormais les parents qui se sentent redevables à l’enfant.
Cette inversion du devoir engendre un investissement massif : attention constante, surprotection, multiplication d’activités, verbalisation incessante. Mais un élément essentiel est souvent oublié : faire de l’enfant un membre d’une famille, pas seulement l’objet d’un couple. Neuburger parle de ces « enfants cerises », accrochés au couple mais dépourvus de racines familiales. Ils n’ont pas reçu la transmission symbolique qui ancre : l’histoire, les valeurs, le sentiment d’appartenance à une lignée.
Sans ce cadre, l’enfant devient le centre du système, mais aussi son point de fragilité. Ses demandes augmentent, son insatisfaction aussi, et les parents finissent débordés, incapables de poser des limites. Dans certaines situations extrêmes, la violence éclate — physique ou symbolique — lorsque l’enfant perçoit une frustration comme une injustice.
Pour restaurer cette dynamique horizontale, Neuburger propose des outils concrets, comme les « réunions familiales » où chacun, enfants compris, définit les tâches qu’il choisit d’assumer. Cette pratique, inspirée du modèle associatif, favorise la coresponsabilité et réintroduit le sentiment d’appartenance. Elle s’avère particulièrement efficace dans les familles monoparentales, où elle redonne aux adolescents une place de sujet plutôt que d’objet.
Les mythes contemporains qui freinent la compréhension des familles
Au fil de son intervention, Neuburger dénonce plusieurs « mythes » qui, sous couvert de bonnes intentions, perturbent l’équilibre familial.
Le premier est celui de la coparentalité parfaite. L’idée que père et mère doivent s’impliquer à égalité dans toutes les décisions éducatives repose sur une illusion d’harmonie. Dans la réalité, les différences de style éducatif sont inévitables. Or, loin d’être un problème, elles constituent la richesse du couple. Lorsque chacun tente de corriger l’autre, on entre dans une escalade symétrique : plus l’un est permissif, plus l’autre devient rigide, et inversement.
Pour sortir de cette impasse, Neuburger propose un principe d’alternance : qu’un parent prenne les décisions pendant une semaine, puis l’autre la semaine suivante. L’expérience montre que cette alternance réduit les tensions. L’autorité devient plus souple, le laxisme se corrige de lui-même, et les enfants perçoivent une cohérence sans uniformité.
Le second mythe est celui de la famille recomposée parfaite, qu’il appelle ironiquement « le mythe de l’Arche de Noé ». Des parents séparés, chacun avec leurs enfants, se rencontrent et croient pouvoir fusionner deux mondes en un seul, sans conflit. Or, en cherchant à recréer une famille idéale, ils ignorent la loyauté des enfants envers leurs histoires d’origine. Cette naïveté engendre des tensions et des rivalités invisibles. Pour Neuburger, la solution consiste à respecter les appartenances antérieures et à permettre à chaque parent de garder un espace privilégié avec ses propres enfants.
Enfin, le troisième mythe est celui du père indispensable. En France, sous l’influence de Dolto ou de Lacan, on a parfois confondu le père symbolique — fonction de séparation et de repère — avec la figure concrète du papa. Or, selon Neuburger, une mère seule peut parfaitement assumer cette fonction symbolique. Ce n’est pas une question de sexe, mais de rôle. Le danger vient plutôt du sentiment d’illégitimité que certaines femmes intériorisent : « Elles n’osent pas faire le père de famille, alors qu’elles le sont de fait. »
L’annonce de la séparation : préserver l’histoire de l’enfant
L’un des moments les plus délicats pour un couple est l’annonce d’une séparation aux enfants. Neuburger, fort de son expérience, souligne combien certains mots peuvent être destructeurs.
La phrase « Cela faisait longtemps qu’on ne s’aimait plus, mais on ne voulait pas te le dire » est, dit-il, une « phrase qui tue ». En prononçant ces mots, les parents ruinent le passé de l’enfant. Ils lui font découvrir que les souvenirs heureux n’étaient qu’illusions. Pour éviter ce traumatisme, il recommande une annonce simple, apaisée, sans tension :
« On s’aimait, mais on ne s’aime plus vraiment comme avant. On a encore de l’affection, mais on a décidé de vivre séparément pour l’instant. »
Ainsi formulée, l’annonce reste compréhensible et respectueuse du vécu de l’enfant, qui conserve un passé cohérent et non une fiction détruite.
Donner la parole aux enfants : un levier thérapeutique essentiel
Dans sa pratique, Neuburger propose régulièrement de rencontrer les enfants des couples qu’il suit. Ces entretiens, souvent uniques, permettent de mesurer l’impact réel des tensions conjugales sur eux. Il observe que les enfants réagissent toujours, parfois de manière paradoxale : baisse de résultats scolaires, troubles du sommeil, mutisme apparent. Mais derrière ces comportements se cache une tentative de régulation.
Il rapporte l’histoire d’une fillette qui, voyant ses parents en crise, avait « arrêté de travailler à l’école » pour attirer leur attention. « Et ça a marché ? » lui demande-t-il. « Non, alors j’ai recommencé à travailler. » Ces échanges, simples mais profonds, révèlent la lucidité et la résilience des enfants.
À la fin de la séance, Neuburger leur propose souvent symboliquement de « lui confier leurs parents ». Ce geste, qui allège leur fardeau, permet de rétablir une hiérarchie saine : aux adultes de s’occuper des adultes, aux enfants d’être des enfants.
Le danger des diagnostics abusifs et de la médicalisation de l’enfance
Autre sujet de préoccupation pour Neuburger : la prolifération des diagnostics psychiatriques chez les enfants. Trop souvent, les parents arrivent en consultation avec un enfant étiqueté « TDAH », « HPI » ou « hypersensible ». Derrière cette tendance, il voit une dérive sociale : la médicalisation des difficultés éducatives.
Les enseignants, dit-il, orientent parfois les familles vers un diagnostic pour éviter de se sentir responsables des problèmes de comportement. Les parents, de leur côté, préfèrent une étiquette médicale à la culpabilité. Or, cette logique enferme l’enfant dans une identité figée.
Neuburger observe même une dimension sociale à ce phénomène : les milieux favorisés ont des enfants « à haut potentiel », les classes moyennes des enfants « hyperactifs ». Dans les deux cas, l’enfant est réduit à un diagnostic plutôt qu’accompagné dans son évolution.
Il met également en garde contre la prescription excessive de psychostimulants comme la Ritaline. Ce médicament, rappelle-t-il, est une amphétamine avec un fort potentiel addictif. Il cite l’exemple de sportifs qui en usaient pour améliorer leurs performances, soulignant la banalisation inquiétante de son usage chez les enfants.
Les antidépresseurs, eux aussi, ne sont pas sans danger. S’ils peuvent désinhiber, ils peuvent aussi favoriser le passage à l’acte suicidaire. « J’ai connu un médecin, dit Neuburger, qui prenait des antidépresseurs pour avoir le courage de se suicider. » Ces traitements, parfois utiles, ne devraient jamais remplacer un accompagnement psychothérapeutique adapté.
Une vision humaniste et systémique de la famille
En conclusion, Neuburger plaide pour un retour à une vision systémique, souple et bienveillante de la famille. Ni les modèles idéalisés ni les normes rigides ne peuvent s’appliquer universellement. Chaque famille est un système singulier, traversé par des liens, des loyautés et des contradictions.
Le rôle du thérapeute, selon lui, est d’aider ces systèmes à redevenir vivants : redonner de la circulation là où la communication s’est figée, restaurer la place de chacun, et rappeler que la famille n’est pas un agrégat d’individus, mais une structure dynamique où l’amour, la responsabilité et la transmission coexistent.
Dans un monde où les modèles parentaux se multiplient, où les enfants sont parfois surinvestis, surprotégés ou stigmatisés, Neuburger invite à un équilibre fondamental : reconnaître la différence, accepter l’imperfection, et retrouver la confiance dans la capacité des familles à s’auto-réparer.
Où se former à l’approche systémique et stratégique?
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