Les troubles de l’humeur handicapent profondément la vie des personnes qui les subissent. La médecine a souvent comme seule solution une forte médication qui peut elle aussi dégrader leur quotidien. La systémie permet d’apaiser ces situations par le prisme des émotions engagées. Comment aborder ces dysfonctionnements sous-jacents du plaisir ?
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L’approche systémique offre une alternative au traitement des troubles de l’humeur en travaillant sur la régulation du plaisir plutôt que la médicalisation.
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Cette description évoque-t-elle des situations familières ? Des périodes où l’énergie déborde, où l’engagement corps et âme dans des projets passionnants donne l’impression de pouvoir soulever des montagnes… suivies inévitablement de chutes vertigineuses, de moments où sortir du lit devient un défi, où plus rien n’a de sens ni de saveur ?
Si ces montagnes russes émotionnelles rythment le quotidien, une consultation médicale a probablement abouti à un diagnostic de « trouble bipolaire » ou « cyclothymie », avec une proposition de médication pour limiter l’impact de ces cycles. La thérapie ne vise pas à remplacer la médication, mais elle permet une autre lecture de la situation qui rend la personne actrice de son fonctionnement.
L’approche systémique propose de regarder ces variations non seulement comme une maladie, mais comme un dysfonctionnement du rapport au plaisir — quelque chose que l’on peut apprendre à réguler.
Du diagnostic médical à la compréhension systémique

Dans le DSM-5, manuel de référence des professionnels de santé mentale, ces troubles de l’humeur sont classés comme « troubles bipolaires » : une alternance d’épisodes maniaques — énergie excessive, idées de grandeur, réduction du sommeil — et d’épisodes dépressifs majeurs — perte d’intérêt, sentiment de dévalorisation, pensées de mort.
Cette vision médicale, bien qu’utile pour poser un cadre, présente un inconvénient majeur : elle fige la personne dans un diagnostic. Comme le soulignent les théoriciens de l’École de Palo Alto : « Le DSM donne une photographie de la personne là où nous avons besoin d’un film qui montre les interactions entre le patient et lui-même et son texte de vie. »
L’approche systémique propose une lecture différente : elle envisage ces troubles de l’humeur comme une dynamique interactionnelle dysfonctionnelle que la personne peut apprendre à modifier.
Le plaisir comme clé de lecture des cycles d’humeur
Le plaisir fait partie des émotions primaires nécessaires à notre survie. C’est la « monnaie d’échange » que notre cerveau utilise pour nous motiver à agir. Quand ce système se dérègle, il peut créer deux extrêmes problématiques.
L’excès de plaisir : la personne s’investit totalement dans une source de plaisir — projet, relation, activité — au point que celle-ci « brûle » tout sur son passage. Elle néglige ses besoins de base et puise dans une énergie qu’elle n’a pas.
L’absence de plaisir : épuisée par la phase précédente, la personne bascule dans l’anhédonie, l’incapacité à ressentir du plaisir. Plus rien n’a de sens, l’énergie manque pour les activités les plus simples.
Cette lecture circulaire révèle que plus l’excès de plaisir est intense, plus la chute qui suit est profonde. Et plus la période de vide est douloureuse, plus la personne aura besoin d’un nouveau « pic » intense pour remonter.
L’histoire de Chloé : quand le plaisir devient destructeur
Le travail que j’ai mené avec Chloé, 24 ans, ingénieure, illustre parfaitement cette dynamique. Depuis l’enfance, elle vit des cycles qu’elle ne comprend pas : des moments de vide intense où elle ne supporte pas la solitude, suivis de périodes où elle se lance à corps perdu dans des projets qui l’exaltent.
« Je n’ai jamais réussi à avoir un juste milieu. Ça va toujours par pics. Je sais qu’il y a un moment où je vais atteindre une fatigue telle que je vais lâcher certaines choses, que je vais pas être au niveau de mes attentes, donc je vais m’en vouloir et ça va repartir. »
Les tentatives de solutions qui entretiennent le problème
Face à ces cycles, Chloé avait développé des stratégies qui, paradoxalement, entretenaient son problème :
- Éviter au maximum les moments de solitude
- Se distraire en permanence quand la crise arrive
- Rester tard au travail pour retarder le moment de rentrer chez elle
- Se lancer à fond dans des projets pour « remonter » de ses phases basses
Ces tentatives de solutions, bien que compréhensibles, maintenaient Chloé dans un cycle épuisant : plus elle évitait le vide, plus elle le redoutait. Plus elle se lançait intensément dans des projets, plus la chute qui suivait était violente.
L’externalisation : donner un visage au problème

Pour aider Chloé à comprendre cette dynamique, j’ai utilisé une technique appelée « externalisation ». Plutôt que de considérer qu’elle était le problème, nous avons donné une forme concrète au cycle qu’elle parcourait.
Ensemble, nous avons créé une jauge colorée :
- Vert : phase sans projet, angoisse et vide
- Jaune : période équilibrée où elle prend plaisir dans différentes sphères de sa vie
- Orange : montée en puissance du plaisir, le projet prend progressivement toute la place
- Rouge : surchauffe, épuisement masqué par la tension nerveuse
- Noir : effondrement total quand tout a « brûlé »
Cette visualisation lui a permis de comprendre que le problème venait de cette dynamique dans laquelle elle était prise. Ainsi, elle a pu se positionner sur cette jauge et ressentir qu’elle devait réguler les moments où elle était en rouge et non pas les moments en vert, ceux qu’elle craignait le plus.
La stratégie thérapeutique : « ajouter du bois pour éteindre le feu »
La solution n’était donc pas de supprimer le plaisir de Chloé en l’empêchant de s’investir dans des projets. Au contraire, nous avons utilisé une stratégie paradoxale : ajouter d’autres sources de plaisir pour diluer l’intensité de celle qui « brûlait » tout.
Cette technique, décrite par Giorgio Nardone comme « ajouter du bois pour éteindre le feu », consiste à « annuler quelque chose en l’accroissant jusqu’au point de rupture. Alimenter pour réduire. Provoquer pour empêcher. »
Diversifier les sources de plaisir
L’objectif était d’éviter que le plaisir lié au projet professionnel devienne exclusif. Chloé a commencé à :
- Reprendre des activités sportives qui lui faisaient du bien
- Maintenir des moments sociaux même en période intense
- Pratiquer l’exercice des « trois gratitudes » : identifier chaque soir trois petits plaisirs de sa journée

Apprendre à calibrer son énergie
Chloé a appris à observer son niveau d’énergie quotidiennement, sur une échelle de 0 à 10. Cette prise de conscience lui a permis de :
- Prévoir des temps de récupération après des périodes intenses
- Accepter sa fatigue réelle
- Adapter ses activités en fonction de son niveau d’énergie
Les résultats : retrouver l’équilibre sans perdre sa passion
Après 6 séances, Chloé avait expérimenté une transformation significative. Elle n’avait pas perdu sa capacité à s’investir passionnément dans des projets, mais elle avait appris à réguler cette intensité.
« Je crois que le nouvel objectif c’est : quand je lisse, si je vois une pente trop ascendante alors je la prends pas et cela ne me va pas, donc ce serait plutôt de dire je la prends mais tout en sachant qu’à un moment, avant d’avoir atteint le pic, potentiellement il faut que j’arrive à ralentir pour ne pas avoir une chute trop basse. »
Concrètement, Chloé avait réussi à :
- Passer du « rouge » au « orange » sur sa jauge personnelle
- Reprendre une vie sociale équilibrée
- Maintenir ses activités sportives même en période de projet intense
- Ressentir moins de tension nerveuse au quotidien
- Éviter les périodes de « noir » — effondrement total
Une approche respectueuse du fonctionnement
L’histoire de Chloé illustre une approche différente des cycles de l’humeur. Plutôt que de les pathologiser, l’approche systémique :
Respecte l’intensité : la capacité à se passionner n’est pas un défaut à corriger, mais une ressource à réguler.
Rend acteur du changement : la personne n’est pas victime d’une maladie, mais capable d’apprendre de nouvelles stratégies.
Travaille sur les solutions : le problème ne vient pas des émotions, mais des stratégies développées pour les gérer.
Des outils concrets pour l’accompagnement

L’accompagnement systémique propose des techniques spécifiques :
- L’observation des cycles pour mieux les comprendre et identifier les signaux d’alarme.
- L’identification des ressources déjà présentes — ces moments où le fonctionnement est optimal et peut être reproduit.
- Des exercices quotidiens comme les « trois gratitudes » pour diversifier les sources de plaisir.
- Un accompagnement personnalisé respectueux du rythme, sans jugement sur l’intensité.
- Des stratégies paradoxales qui utilisent le fonctionnement naturel au lieu de le combattre.
De la pathologie à la ressource : un changement de paradigme
L’histoire de Chloé révèle comment ce que la société étiquette comme « trouble » peut devenir une force créatrice une fois régulé. L’intensité émotionnelle, la capacité de passion, l’énergie créatrice ne sont pas des défauts à corriger mais des talents à apprivoiser.
Cette approche systémique propose un renversement radical : plutôt que de lutter contre son fonctionnement naturel, la personne apprend à en devenir le chef d’orchestre. Elle découvre qu’elle peut garder sa flamme tout en évitant de se brûler.
Le chemin thérapeutique devient alors une exploration de ses propres ressources, une cartographie de son écosystème émotionnel, et l’apprentissage d’une navigation plus fine entre les différents états. C’est passer du statut de victime de ses émotions à celui de navigateur expérimenté de ses propres tempêtes intérieures.
Où se former à l’approche systémique et stratégique ?
LACT est un centre de formation, d’intervention et de recherche spécialisé dans l’approche systémique stratégique et l’hypnose. Représentant de l’école de Palo Alto, LACT propose une variété de formations adaptées aux professionnels de la santé, de l’éducation et de l’entreprise.
Formation systémique stratégique
Diplôme Clinicien de la relation – Systémicien : un parcours pour résoudre les problèmes relationnels et psychologiques avec l’approche de Palo Alto.
Mastère Clinique® Giorgio Nardone
Une spécialisation clinique en thérapie brève stratégique avec le CTS du Professeur Giorgio Nardone.
Bibliothèque LACT
Ressources et ouvrages pour approfondir le diagnostic systémique, les tentatives de solution et l’intervention stratégique.
Bibliographie
- Nardone, G. (2008). Chevaucher son tigre. Points Essais.
- White, M. (2009). Cartes des pratiques narratives. Le Germe.
- Watzlawick, P., Beavin Bavelas, J., & Jackson, D. (1972). Une logique de la communication humaine. Seuil.
- Vitry, G. (Dir.) (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.
