Dans cette conférence, Jean-Julien Nizard éclaire les enjeux réels de la médecine intégrative : sortir des slogans, structurer des parcours sécurisés, former les professionnels et protéger les patients. Il plaide pour une articulation rigoureuse entre médecine conventionnelle, thérapies complémentaires, recherche, éthique et cadre institutionnel, afin de répondre aux besoins cliniques sans dérives ni perte de chance.
Cet article est basé sur les propos tenus par Jean Julien NIZARD lors de la conférence à l’occasion du webinar de mars 2025, disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Entre rigueur scientifique et responsabilité clinique
Dans cette conférence, Jean-Julien Nizard revient sur un enjeu devenu central dans les systèmes de santé contemporains : comment articuler la médecine « dominante » avec des thérapies complémentaires pertinentes, sans tomber ni dans l’idéologie, ni dans le rejet dogmatique. Son fil conducteur est clair : la médecine intégrative n’est pas une promesse vague de « soin holistique », mais une méthode d’organisation clinique, pédagogique et institutionnelle visant à associer, dans un cadre sécurisé, des approches dont l’utilité est discutée et contextualisée, avec une vigilance explicite sur les risques.
Au cœur de son propos, une exigence : sortir des débats caricaturaux (« pour ou contre ») pour construire des dispositifs visibles, évaluables, et responsables—où la sécurité, la perte de chance, l’éthique et la qualité des formations constituent des repères non négociables.
Clarifier ce que la médecine intégrative n’est pas
Jean-Julien Nizard commence par un rappel essentiel : la médecine intégrative ne doit pas être confondue avec une « médecine holistique » au sens d’un discours qui promettrait enfin aux patients une prise en charge « globale » que la médecine n’aurait jamais su offrir. Cette vision, souvent portée par des récits enthousiastes mais flous, ouvre la porte à des malentendus et à des dérives.
À l’inverse, la logique intégrative repose sur une idée beaucoup plus précise : associer, dans un cadre sécurisé, la médecine conventionnelle et des thérapies complémentaires pertinentes, c’est-à-dire pertinentes pour une indication donnée, au regard de données disponibles, d’un bénéfice attendu et d’un risque analysé. Cela suppose un tri, une hiérarchisation,et une éthique du discernement.
L’exemple de l’EMDR illustre parfaitement cette exigence. La méthode peut être validée dans le stress post-traumatique, mais cela ne justifie pas qu’elle soit proposée « dans tout et n’importe quoi », d’autant plus que sa diffusion rapide s’accompagne parfois de conditions de pratique surprenantes. L’intégratif, ici, n’est pas l’accumulation d’outils, mais la précision des indications et la responsabilité des cadres.
Un problème de vocabulaire… qui est aussi un problème de pouvoir
Un autre point majeur de la conférence concerne la terminologie. Le langage n’est pas neutre. Parler de « médecine conventionnelle » et de « pratiques de soins non conventionnels » implique une hiérarchie implicite : la première serait la norme légitime, les secondes des périphéries au statut flou, potentiellement inférieures.
Jean-Julien Nizard rappelle que le ministère de la Santé utilise encore cette terminologie. Avec le Collège CUMIC, un travail a été mené, notamment via une publication dans l’Encyclopédie médico-chirurgicale, pour interroger ce découpage. Si on creuse, « médecine conventionnelle » renvoie surtout à la médecine dominante dans un système de santé donné. Autrement dit : ce n’est pas une définition scientifique, mais un marqueur institutionnel et culturel.
Un comité ministériel a été mis en place en 2023 (avec la participation de différents acteurs : Haute Autorité de Santé, INSERM, ordres professionnels). Le groupe s’est accordé sur un point : la dénomination « non conventionnelle » n’est pas adaptée. Mais il n’a pas réussi à stabiliser une alternative consensuelle. Ce blocage est révélateur : nommer, c’est organiser et donc redistribuer des responsabilités, des financements, des légitimités.
Construire un cadre institutionnel visible : la leçon de l’hôpital
La conférence insiste fortement sur un principe d’organisation : les « grosses organisations » ne fonctionnent pas à l’implicite. Elles ont besoin de structures référentes, d’une visibilité et d’une gouvernance. Sans cadre institutionnel, l’intégration reste un slogan et les pratiques se déploient « en périphérie », avec des risques variables, des standards inégaux et une absence de lisibilité pour les patients.
Jean-Julien Nizard cite des exemples d’établissements qui ont structuré des dispositifs de médecine intégrative ou approches apparentées (Nancy, Bordeaux…), mais souligne qu’ils restent encore peu nombreux. Cette rareté alimente l’irrégularité des pratiques : selon l’hôpital, le territoire, la culture interne, le patient aura accès à des offres très différentes.
La question est donc moins « faut-il ? » que « comment organiser ? ». Et l’organisation devient une question clinique au sens fort : elle détermine la cohérence des parcours, la sécurité, et la continuité des soins.
Des soins de support aux « métiers support » : changer d’échelle
Un moment clé de l’exposé porte sur une expérience en cours à Nantes, dans la perspective d’un nouvel hôpital regroupant les trois hôpitaux actuels à l’horizon 2027. Jean-Julien Nizard évoque la mission qui lui a été confiée : travailler une plateforme d’appui autour de « métiers de support ».
L’idée est stratégique. Les « soins de support » sont historiquement associés à la cancérologie, dans un cadre relativement consensuel—notamment parce qu’ils ont été cadrés, identifiés et parfois remboursés. Mais la logique intégrative ne peut pas rester confinée au cancer. Elle concerne tout patient atteint d’une maladie sérieuse : douleur, nutrition, mouvement, souffrance psychologique, relations familiales, aspects sociaux… La transversalité n’est pas un « plus », c’est une nécessité clinique.
L’enjeu devient alors de ne pas « découper » le patient en rondelles (douleur, diabète, social, psychologie, etc.), ni de multiplier les sollicitations parallèles (équipe mobile de diabétologie, équipe douleur, assistante sociale…). À la place, la plateforme d’appui doit permettre une orchestration : face à un dossier spécifique (par exemple une personne âgée, diabétique, douloureuse, avec un problème de maintien à domicile), l’offre de support la plus appropriée serait proposée de façon coordonnée.
Ce modèle renverse une logique implicite de la médecine hospitalière : au lieu de partir des organes et de spécialités, il part d’un besoin global et reconstruit l’offre autour d’un parcours.
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Enseigner pour sortir de l’illusion
Jean-Julien Nizard répond à une critique fréquemment répétée dans l’espace public : « les médecins ne sont pas formés ». Il concède que l’enseignement a été longtemps insuffisant—mais souligne un changement institutionnel important.
Il existe désormais un chapitre obligatoire dans le programme du deuxième cycle des études médicales (4e, 5e, 6e année) intitulé : « Utilité, risque des interventions non médicamenteuses et des thérapies complémentaires ». Ce chapitre fait l’objet de questions d’examens facultaires et peut apparaître dans les épreuves de l’internat. Autrement dit : la formation initiale commence à intégrer ces questions et ce mouvement est déjà un marqueur de reconnaissance institutionnelle.
Au sein du Collège CUMIC, une approche pluri-professionnelle se structure (avec des représentants psychologues, sages-femmes…), mais la conférence souligne une difficulté : certaines filières n’ont pas un enseignement aussi national et homogène que la médecine, la pharmacie ou l’odontologie. Ce différentiel complique la construction de standards communs.
Former mieux : vers un diplôme interuniversitaire et une formation transversale
La formation initiale ne suffit pas. Jean-Julien Nizard décrit un projet de diplôme interuniversitaire (DIU) de santé et médecine intégrative à l’horizon 2026–2027. L’enjeu du DIU est double : mutualiser plusieurs facultés et gagner en reconnaissance, à un niveau supérieur à celui d’un diplôme universitaire (DU) local.
Il cite en exemple le DIU de médecine manuelle / ostéopathie médicale, qui repose sur un réseau de facultés et bénéficie d’une reconnaissance ordinale. L’objectif est similaire : consolider un enseignement structuré, reconnu et contrôlé.
Pour les internes, un projet de formation spécialisée transversale (FST) est également envisagé, afin de former des praticiens capables de jouer un rôle de « chef d’orchestre » dans des dispositifs territoriaux (coopérations, maisons de santé pluriprofessionnelles, parcours intégratifs).
Qualité des diplômes : sortir du prosélytisme, organiser la scientificité
Un passage particulièrement important de la conférence concerne les critères de qualité des formations universitaires. Jean-Julien Nizard distingue clairement deux registres :
- D’un côté, les organismes privés de formation (il cite Hypnosia, Émergences), qui peuvent proposer des formations solides orientées vers la pratique.
- De l’autre, l’université, qui doit garantir un cadre non prosélyte, apporter des éléments sur l’état de la science, les limites, les controverses, et l’analyse du risque.
Les critères proposés incluent notamment :
- Un responsable universitaire et/ou un coordinateur pédagogique formé et validé dans la thérapie enseignée.
- Une capacité à publier ou à travailler sur les aspects scientifiques de la méthode.
- Un nombre suffisant d’enseignants universitaires contribuant à la dimension critique et scientifique.
- Une attention forte aux règles éthiques, surtout lorsque certaines pratiques peuvent être exercées par des non-professionnels de santé dans des contextes insuffisamment sécurisés.
Le message est net : la compétence pratique ne suffit pas. Sans encadrement scientifique et éthique, l’enseignement risque d’entretenir une illusion de maîtrise et d’innocuité.
Apprendre des pays qui ont déjà traversé ces débats
Jean-Julien Nizard souligne que de nombreux pays (Canada, Suisse, pays scandinaves, États-Unis) ont déjà traversé ces débats il y a 20 à 30 ans. L’étonnement de certains étudiants étrangers face aux controverses françaises est un symptôme : la France revient parfois sur des questions déjà réglées ailleurs, alors même que des modèles universitaires et hospitaliers structurés existent.
Son invitation est pragmatique : s’inspirer de ce qui a fonctionné ailleurs et s’appuyer sur des collègues universitaires ayant consacré des années à ces sujets. L’enjeu n’est pas l’imitation, mais l’intelligence comparative—afin d’éviter de réinventer, en retard, les mêmes impasses.
Évaluer les bénéfices, mais aussi documenter les risques
La conférence accorde une place majeure à la recherche, avec une idée insistante : il n’existe pas d’approche thérapeutique sans risque. Les études qui ne décrivent que les bénéfices entretiennent une représentation dangereuse, en laissant croire que « non médicamenteux » signifie « sans danger ».
Jean-Julien Nizard évoque son implication dans des appels d’offres, notamment via l’Institut national du cancer (INCa), qu’il présente comme le seul organisme public intégrant explicitement des projets sur les médecines complémentaires. Il rappelle aussi un obstacle structurel : les projets évaluant l’hypnose, par exemple, entrent souvent en concurrence avec des domaines très « lourds » (greffes, chirurgie cardiaque) dans les programmes hospitaliers de recherche clinique (PHRC), ce qui limite l’accès au financement. Les programmes paramédicaux (PHRIP) laissent davantage de place aux interventions non médicamenteuses.
La priorité, pour Jean-Julien Nizard, est de rendre l’évaluation complète : bénéfices, risques, pertes de chance, effets indésirables, dérives possibles. Sans cela, la légitimation devient fragile et l’intégration dangereuse.
Réduire les risques
Le cœur éthique du propos se cristallise autour de la limitation des risques. Jean-Julien Nizard nomme explicitement :
- Le risque direct sur la santé (mauvaise indication, mauvaise pratique).
- Le risque de perte de chance (retard ou renoncement à un traitement efficace).
- Les dérives thérapeutiques (notamment dans des pathologies graves comme le cancer).
- Les dérives sectaires et financières.
Il cite des travaux menés au sein du CUMIC, notamment par un collègue professeur de psychiatrie à Strasbourg, Fabrice Bernard, qui travaille sur ces questions de réduction des risques et de « drapeaux rouges » permettant d’éclairer patients et professionnels : signaux d’alerte liés au praticien, à la méthode, au cadre, à la pathologie, au coût, et à la cohérence du parcours de soins.
L’idée est structurante : la médecine intégrative n’a de sens que si elle est aussi une médecine de la sécurité. L’intégration n’est pas un « ajout » : c’est un engagement institutionnel sur la protection des patients.
Organiser des parcours, financer, et démontrer la faisabilité
Jean-Julien Nizard insiste : il ne suffit pas de dire qu’il faut des parcours intégratifs, il faut démontrer qu’ils sont réalisables et qu’ils améliorent à la fois la qualité des soins et la soutenabilité du système.
Il donne un exemple concret à Nantes avec une expérimentation financée dans le cadre des « articles 51 » (innovations organisationnelles en santé), avec 3,5 millions d’euros sur 5 ans. L’objectif porte sur la douleur chronique : intervenir plus tôt, au lieu d’attendre que les patients arrivent au centre de la douleur après dix ans d’évolution en moyenne. L’expérimentation implique le médecin traitant, des infirmiers ressources douleur formés, et un accès à un panier de thérapies non médicamenteuses gratuites (en plus de l’éducation thérapeutique), articulé avec les centres douleur.
Ce modèle met en évidence une dimension politique et sociale du sujet : aujourd’hui, les mutuelles se sont engouffrées dans ce champ, mais l’accès reste inégal, car la Sécurité sociale rembourse peu. L’intégratif touche donc directement l’équité.
Conclusion : sortir des dogmes, faire fonctionner le réel
Jean-Julien Nizard conclut sur une série de leviers cohérents, qui résument l’architecture de la médecine intégrative telle qu’il la défend :
- Employer une terminologie internationale claire (éviter « holistique », « parallèle », « alternative »).
- Favoriser un enseignement universitaire (initial et continu).
- Développer une recherche structurée, avec une analyse explicite du risque.
- Créer un cadre institutionnel reconnu et visible.
- Réduire les risques (perte de chance, dérives, non-protection des titres).
- Promouvoir et évaluer des parcours intégratifs (qualité, faisabilité, coût).
- S’inspirer de ce qui fonctionne à l’étranger et sortir des dogmes français.
Au fond, la conférence propose un déplacement utile : la médecine intégrative n’est pas une « nouvelle médecine », mais une nouvelle manière d’organiser la coopération, la sécurité, la pédagogie et l’évaluation autour de pratiques déjà présentes dans la demande sociale et dans certains usages cliniques. Sa réussite dépend moins des slogans que de la rigueur des cadres—et de la capacité des institutions à assumer, enfin, ce que les patients font déjà : chercher des réponses au-delà du médicament, sans renoncer à la science, ni à la protection.
Où se former à l’approche systémique et stratégique?
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