Le concept des âges clandestins développé par Bruno Dubos depuis trente ans, éclaire les dysfonctionnements relationnels familiaux sous un angle corporel, émotionnel et systémique. Ancrés dans des chaînes d'expérience sédimentées, ces états intérieurs activent des compétences inadaptées au contexte présent, perturbant l'accordage familial. Le travail thérapeutique vise à restaurer des ressources adultes accessibles.
Cet article est basé sur les propos tenus par Bruno DUBOS lors du webinar de janvier 2026 intitulé “Sacré coeur, sacré corps” disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.
Introduction
Dans le champ de la thérapie familiale systémique, certains concepts traversent les décennies en gagnant en profondeur à mesure que la clinique les affine. Celui des « âges clandestins » en fait partie. Développé depuis une trentaine d'années par le psychiatre Bruno DUBOS, psychiatre, praticien en hypnose et formateur, ce concept propose un éclairage original — et fondamentalement corporel — sur les dysrégulations relationnelles au sein des familles. Ni état du moi au sens de l'analyse transactionnelle, ni « enfant intérieur » au sens des courants de développement personnel, les âges clandestins constituent une notion à part entière, ancrée dans l'expérience sensorielle, émotionnelle et relationnelle de chaque individu.
Cet article se propose de présenter cette notion, d'en explorer les fondements théoriques, et d'en montrer les implications cliniques dans le travail thérapeutique avec les familles.
Une notion systémique et corporelle
La thérapie familiale systémique a depuis longtemps souligné l'importance de l'homéostasie familiale — ce mouvement permanent d'équilibre et de déséquilibre qui traverse les familles au fil des cycles de vie. Elle a également mis en lumière la centralité des habiletés relationnelles : les compétences à créer de la relation sécure, à s'accorder émotionnellement, à accueillir et à faire circuler les charges affectives au sein du groupe familial.
Bruno DUBOS y ajoute une troisième dimension, qu'il considère comme incontournable : la dimension corporelle. Dans son expérience clinique de psychiatre et de thérapeute systémique, il observe que les individus — parents comme enfants — ne se désaccordent pas seulement sur le plan cognitif ou émotionnel. Ils se désaccordent aussi, et peut-être d'abord, corporellement. La façon dont les membres d'une famille mettent leur corps en mouvement — ou ne le mettent pas — en dit souvent autant, sinon davantage, que ce qu'ils expriment verbalement.
C'est précisément à l'articulation du corporel, de l'émotionnel et du relationnel que s'inscrit la notion d'âge clandestin.
Les chaînes d'expérience : le socle du concept
Pour comprendre les âges clandestins, il faut d'abord saisir ce que Bruno DUBOS appelle les « chaînes d'expérience ». Ce sont ces séquences d'apprentissage — à la fois corporelles, émotionnelles et relationnelles — que chaque individu construit tout au long de sa vie, depuis les toutes premières interactions avec l'environnement.
Une chaîne d'expérience ne part pas de la pensée. Elle part du sensorimoteur. Ce sont les sensations corporelles, les émotions, les mouvements qui constituent le substrat premier de l'expérience. Lorsque ces sensations sont intenses — particulièrement lorsqu'elles sont désagréables ou liées à une forte charge émotionnelle — elles génèrent des représentations psychiques qui s'y greffent. Ces pensées sont elles-mêmes colorées par les croyances familiales, les mythes, les systèmes de valeurs dans lesquels l'individu est immergé.
Ainsi, une chaîne d'expérience est toujours multiple : sensorielle et motrice, émotionnelle, cognitive. Et elle s'inscrit dans un contexte relationnel, notamment familial. Un enfant qui grandit avec une mère imprévisible ou une figure parentale défaillante construit des chaînes d'expérience insécures — non pas de façon abstraite, mais dans sa chair, dans la tension de ses muscles, dans l'anticipation qui s'installe quand certains signaux sensoriels lui sont familiers.
Ces chaînes d'expérience constituent ce que Bruno Dubos appelle le « savoir-être » et le « savoir-faire » de chaque individu : des compétences acquises, intégrées, qui deviennent des modalités d'être au monde et en relation.
Qu'est-ce qu'un âge clandestin ?
Lorsqu'une chaîne d'expérience est suffisamment puissante — lorsqu'elle est profondément inscrite dans le corps, l'émotion et la pensée — elle installe ce que Bruno Dubos nomme un âge clandestin. C'est une partie de soi, dépositaire de cette expérience particulière, avec ses propres compétences, son propre savoir-être, son propre savoir-faire. Un âge clandestin, c'est en quelque sorte une version de soi qui correspond à un moment particulier de son histoire, cristallisée autour d'une ou plusieurs expériences marquantes.
La métaphore des poupées russes est ici éclairante. La grande poupée, c'est l'adulte ou l'adolescent que l'on est aujourd'hui. Mais à l'intérieur, il y en a d'autres — nombreuses, chacune dépositaire d'un apprentissage, d'une expérience, d'un ensemble de compétences. Ces poupées intérieures ne sont pas des pathologies. Elles ne sont pas des symptômes d'immaturité ou de régression. Ce sont simplement des parties de nous-mêmes qui ont intégré certaines expériences à des moments particuliers de notre développement.
Le terme « clandestin » est d'ailleurs reconnu par Bruno Dubos lui-même comme légèrement impropre : ces âges ne sont pas vraiment cachés. Ils sont simplement non visibles en surface, mais ils agissent. Et c'est précisément parce qu'ils agissent — souvent à notre insu — que leur compréhension est cliniquement précieuse.
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Le phénomène de dissociation relationnelle
Le cœur du concept réside dans ce que Bruno Dubos appelle la dissociation relationnelle. Ce phénomène se produit lorsque la situation présente active, par résonance sensorielle et émotionnelle, une chaîne d'expérience ancienne suffisamment puissante pour que l'âge clandestin correspondant « sorte » et prenne le devant de la scène.
Prenons l'exemple, cliniquement parlant, d'un père de 45 ans réuni en famille chez ses parents. Sa mère — la grand-mère de ses enfants — se met à gronder l'un de ses fils. En tant que père, la logique voudrait qu'il intervienne, qu'il protège son enfant, qu'il assume son rôle parental. Mais il ne bouge pas. Il reste figé, stoïque, apparemment absent.
Pourquoi ? Non pas parce qu'il ne se préoccupe pas de ses enfants. Non pas parce qu'il est immature ou irresponsable. Mais parce que, à ce moment très précis, les mouvements corporels de sa mère, son intonation, son regard, ses gestes — il les connaît. Il les a connus enfant. Et ces signaux sensoriels activent en lui une chaîne d'expérience ancienne, puissante, qui fait revenir un enfant de 8 ans sur le devant de la scène. Un enfant de 8 ans qui, lui, n'a pas les compétences pour s'opposer à sa mère. Qui n'a pas les ressources pour protéger ses propres enfants.
Ce qui ressemble à une défaillance morale ou à une lâcheté est en réalité un phénomène dissociatif d'ordre relationnel et sensoriel. Ce père n'est pas adulte à ce moment-là, pas parce qu'il ne voudrait pas l'être, mais parce que le contexte l'en empêche — en activant une partie de lui qui n'a pas, et n'a jamais eu, les compétences nécessaires.
Les implications familiales : désaccordage et liens insécures
Ce phénomène a des répercussions majeures sur les dynamiques familiales. La synchronisation affective et corporelle entre les membres d'une famille — ce que les chercheurs en attachement appellent « l’accordage » — ne peut se produire que si les individus sont présents dans un état correspondant à leurs compétences actuelles. Autrement dit, pour qu'un parent et son enfant puissent se rejoindre dans une expérience commune, encore faut-il que le parent soit « adulte » — dans toute la signification corporelle, émotionnelle et relationnelle de ce terme.
Si un parent est activé dans un âge clandestin d'enfant ou d'adolescent, il ne peut pas s'accorder avec son enfant de la même façon qu'un adulte le ferait. Non pas parce qu'il ne le voudrait pas, mais parce qu'il ne le peut pas. Ses compétences à ce moment précis sont celles de son âge clandestin, pas celles de son âge chronologique.
La même logique s'applique du côté des enfants. Certains enfants ou adolescents, pour des raisons diverses — parentification, contexte familial anxiogène, surinvestissement affectif — développent ce que Bruno Dubos appelle une « prématuration » : ils essaient d'intégrer des âges clandestins de grands qu'ils n'ont pas encore. Une adolescente de 16 ans qui adopte en séance des postures et des attitudes de jeune femme adulte, tandis que sa mère se rétrécit et se fragilise : les rôles sont inversés. Et dans cette inversion, plus personne ne peut véritablement s'accorder à qui que ce soit. La grande a perdu sa place de grande. La petite a perdu sa possibilité d'être petite.
Dans ces configurations, les liens ne peuvent pas être sécures. Pas par manque d'amour, pas par manque de bonne volonté — mais parce que la structure même des échanges ne permet pas l'accordage réel.
Les couples conjugaux et parentaux : une distinction fondamentale
La notion d'âge clandestin éclaire aussi d'une façon particulièrement pertinente la distinction entre couple conjugal et couple parental — une distinction souvent négligée en thérapie familiale.
Un couple conjugal peut fonctionner de façon satisfaisante — voire épanouissante — parce que les deux partenaires « accordent » leurs âges clandestins respectifs. Deux personnes qui partagent des expériences d'adolescence similaires, qui s'accordent dans des registres de légèreté, de complicité, de fraîcheur émotionnelle, peuvent former un couple heureux. Leur synchronie repose sur des âges clandestins compatibles.
Mais le couple parental obéit à d'autres exigences. La parentalité requiert des compétences d'adulte : la capacité à contenir, à protéger, à poser un cadre, à maintenir une hiérarchie bienveillante. Pour que les enfants puissent grandir en sécurité, il faut qu'il y ait des « plus grands » qui s'occupent des « plus petits ». Ce n'est pas une question d'autorité au sens autoritaire du terme : c'est une question de structure relationnelle nécessaire.
Si l'un ou les deux parents, dans certains contextes familiaux spécifiques, mobilisent des âges clandestins d'enfants ou d'adolescents plutôt que de ressources adultes, le cadre se fragilise. Les enfants le perçoivent souvent dans leur corps avant même de le conceptualiser. Ils peuvent répondre à cette fragilité de différentes façons : en se prématurant pour « tenir » la famille à bout de bras, en se renfermant, en symptomatisant.
Les conflits de loyauté revisités
La notion d'âge clandestin offre aussi une lecture renouvelée des conflits de loyauté, si fréquents dans les thérapies familiales, notamment dans les situations de recomposition ou de relation avec les beaux-parents.
On connaît bien la scène : une femme reproche à son compagnon de ne jamais prendre sa défense face à sa famille d'origine. Lui, en retour, se sent incompris, tiraillé, incapable d'agir autrement. Ce qui ressemble à une question de valeurs — « tu choisis toujours ta mère » — est souvent, sous la surface, une question d'âge clandestin.
Pour prendre la défense de sa femme chez ses parents, cet homme doit être adulte dans ce contexte précis. Or, comme nous l'avons vu, c'est là où la dissociation relationnelle est la plus probable. Les chaînes d'expérience construites avec ses parents sont, par nature, des chaînes d'expérience d'enfant et d'adolescent. Ce sont elles qui sont les plus activées lorsqu'il se retrouve dans ce contexte familial d'origine. Être adulte avec ses parents est, pour beaucoup de personnes, un défi considérable — non par manque de maturité globale, mais parce que les apprentissages sédimentés dans ces relations sont anciens, profonds, corporellement ancrés.
Par ailleurs, pour trahir — au sens positif du terme, celui de l'individuation, de l'autonomisation — encore faut-il en avoir les moyens. Et ces moyens supposent une sécurité intérieure suffisante pour s'extraire du mythe familial, pour penser différemment de ses parents sans que cela ne provoque un effondrement intérieur. Cette sécurité ne s'acquiert pas par la volonté. Elle se construit dans l'expérience corporelle et relationnelle.
La pyramide des compétences
Pour rendre compte de la complexité de ce que les âges clandestins portent, Bruno Dubos utilise l'image d'une pyramide de compétences. À la base, les compétences les plus fondamentales et les plus corporelles : la capacité à réguler ses sensations, à tolérer les émotions, à se mettre en mouvement de façon cohérente. Puis, à des niveaux intermédiaires, les compétences relationnelles : l'assertivité, la confiance en soi, la capacité à créer des liens stables et sécures. Et au sommet, les compétences les plus élaborées : l'équilibre entre identité personnelle, croyances, représentations sociales et appartenance au groupe.
Ce qu'il est essentiel de comprendre, c'est que ces compétences supérieures ne sont pas indépendantes des compétences de base. Elles en dépendent. Un individu qui n'a pas pu construire des chaînes d'expérience sécures dans son corps et dans ses émotions aura des difficultés à mobiliser les compétences relationnelles et identitaires plus élaborées — même si, intellectuellement, il comprend parfaitement ce qu'il faudrait faire.
Chaque âge clandestin est dépositaire d'un certain niveau de compétences dans cette pyramide. Un âge clandestin d'enfant de 6 ans aura accès aux compétences qui étaient disponibles à cet âge-là, dans ce contexte-là, pour cet individu-là. Pas davantage. Et c'est là que réside le défi thérapeutique : non pas tant expliquer à quelqu'un qu'il a des « parties » en lui, mais l'aider à développer de nouvelles compétences ou à recontacter des ressources qui existent déjà à d'autres niveaux de son expérience.
Implications thérapeutiques : le travail en séance
Si le concept est riche théoriquement, sa valeur clinique se mesure à la façon dont il oriente le travail en séance. Et ici, Bruno Dubos est clair : expliquer à quelqu'un qu'il a des âges clandestins ne sert à rien. Ce n'est pas parce qu'on dit à un père qu'il agit comme un enfant de 8 ans que, comme par magie, il va retrouver ses ressources adultes. La compréhension cognitive ne suffit pas à modifier les chaînes d'expérience. Ce sont des apprentissages corporels et émotionnels : ils demandent un travail expérientiel.
<H3> L'observation corporelle en séance
Le premier outil est l'observation. Bruno Dubos accorde autant d'importance — parfois davantage en début de séance — à ce qu'il voit qu'à ce qu'il entend. Comment les protagonistes se tiennent-ils ? Comment bougent-ils ? Qui occupe l'espace ? Qui se rétrécit ? Est-ce que j'ai devant moi un homme ancré et stable, ou un enfant qui se tait parce qu'il n'ose pas ? Est-ce que j'ai une femme présente dans sa maturité, ou une petite fille qui a peur ? Ces observations ne sont pas des jugements : ce sont des indicateurs de l'état dans lequel les personnes se trouvent, des signaux qui permettent d'orienter l'intervention.
<H3>Le questionnement circulaire sensoriel
Dans son travail systémique, Bruno Dubos préfère ce qu'il appelle le questionnement circulaire sensoriel au questionnement circulaire cognitif classique. Plutôt que de demander « Qu'est-ce que vous pensez de la réaction de votre mari ? », il cherche à explorer : « Qu'est-ce que vous ressentez dans votre corps quand il réagit ainsi ? », « Où est-ce que vous le sentez ? », « Qu'est-ce qui se passe en vous à ce moment précis ? ». L'enjeu est de ramener la séance au niveau où les chaînes d'expérience opèrent — c'est-à-dire au niveau sensorimoteur et émotionnel.
<H3> Le travail expérientiel
L'objectif thérapeutique n'est pas seulement de comprendre les âges clandestins, mais d'aider les individus à construire de nouvelles chaînes d'expérience — ou à recontacter des ressources qui existent déjà en eux, mais dans des contextes différents de ceux qui sont mobilisés dans la famille.
Certains parents ont des compétences adultes bien réelles — dans leur travail, dans leurs amitiés, dans d'autres contextes relationnels. Mais ces compétences ne sont pas accessibles dans le contexte familial, parce que les chaînes d'expérience activées dans ce contexte sont différentes. Le travail thérapeutique consiste alors à aider ces ressources à migrer, à se rendre disponibles dans des contextes où elles faisaient défaut.
Un exemple clinique : le père parentifié
L'un des exemples les plus éloquents que livre Bruno Dubos dans sa pratique est celui d'un père incapable de jouer avec ses enfants. Incapable de légèreté. Incapable de plaisanter ou d'être dans l'insouciance. Ce père avait été très tôt parentifié — contraint de prendre en charge des responsabilités d'adulte alors qu'il était encore enfant, pour des raisons liées à la configuration familiale dans laquelle il avait grandi.
Résultat : il n'avait pas eu accès aux apprentissages propres à l'enfance. Les chaînes d'expérience de légèreté, de jeu, d'insouciance — celles qui se construisent normalement dans les années d'enfance — n'avaient pas pu se constituer pour lui. Il n'avait pas ces âges clandestins-là. Pas par choix, pas par caractère, mais par histoire.
Le travail thérapeutique a consisté à lui offrir, en séance, avec sa femme et ses enfants, la possibilité d'expérimenter ces registres. De construire, peut-être pour la première fois, des chaînes d'expérience de légèreté et de jeu. L'un de ses fils, lors d'une de ces séances, lui a dit : « Oh papa, c'est la première fois que je te vois comme ça. J'espère que tu as été une fois comme ça dans ta vie quand tu étais enfant. » Le père s'est effondré en répondant que non, il n'avait jamais connu ça.
Cet instant clinique illustre parfaitement ce que les âges clandestins révèlent : non pas des pathologies à traiter, mais des manques d'apprentissage à combler — toujours dans le corps, dans l'émotion, dans la relation.
Le travail en présence : synchronisation et nouveaux apprentissages
Un aspect fondamental de l'approche proposée par Bruno Dubos est le travail en présence de tous les membres de la famille. La thérapie ne se fait pas uniquement en chambre, par introspection individuelle. Elle se fait dans le moment vivant de la séance, avec les corps présents, les émotions qui circulent, les regards qui se croisent ou s'évitent.
Comment un père peut-il ressentir — dans son corps — la possibilité d'être fort et stable avec son fils, en présence de la mère et des autres enfants ? Comment ce fils peut-il percevoir, sentir, la solidité de son père ? Ou au contraire, constater qu'elle n'est pas là ? Ces expériences en temps réel sont des informations précieuses pour tous les membres de la famille, et elles constituent le terrain sur lequel de nouvelles chaînes d'expérience peuvent potentiellement s'établir.
La synchronisation — l'accordage corporel, émotionnel, relationnel — ne peut se produire qu'entre des individus qui sont dans des états « correspondants ». Si une mère est absente d'elle-même, déstabilisée, activée dans un âge clandestin très jeune, aucune intervention verbale ne permettra la synchronisation avec sa fille adolescente. La première étape sera d'aider cette mère à retrouver un état de présence adulte — un ancrage dans son propre corps, dans ses propres ressources de femme — avant que la rencontre soit possible.
Conclusion : vers une écologie des âges intérieurs
Les âges clandestins ne sont pas des ennemis. Ils sont des témoins de notre histoire, des dépositaires de nos apprentissages, des parties de nous qui ont fait ce qu'elles pouvaient avec ce qu'elles avaient. Le problème ne réside pas dans leur existence — qui est universelle — mais dans le fait qu'ils s'activent dans des contextes où leurs compétences ne correspondent pas à ce que la situation exige.
Dans les familles, cette inadéquation entre l'état dans lequel se trouvent les parents et les exigences de leur rôle parental est souvent à l'origine des dysfonctionnements relationnels les plus persistants. Non pas parce que ces parents sont mauvais ou ne s'y intéressent pas — mais parce que, dans certains contextes précis, ils n'ont tout simplement pas accès à leurs compétences adultes.
L'enjeu thérapeutique n'est pas d'éliminer ces âges clandestins. C'est d'aider les individus à développer une relation plus souple avec eux — à reconnaître quand ils émergent, à recontacter des ressources adultes quand elles sont nécessaires, à construire de nouvelles chaînes d'expérience là où il en manque. C'est un travail patient, expérientiel, ancré dans le corps autant que dans la parole.
Après trente ans de clinique, Bruno Dubos conclut avec une conviction simple : comprendre ne suffit pas. C'est dans l'expérience — sensorielle, émotionnelle, relationnelle — que les choses bougent. Et c'est là, dans ce mouvement vivant de la séance, que les familles peuvent trouver de nouvelles façons d'être ensemble.
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