La résonance est au cœur de la relation thérapeutique en thérapie systémique stratégique. Lorsque le contrôle se rigidifie, il peut devenir un frein au changement. Comment le thérapeute peut-il utiliser la résonance pour transformer ces dynamiques en levier thérapeutique et permettre au patient d’expérimenter un nouveau rapport à lui-même et aux autres ?
Sandra Leforestier
Sandra Leforestier est formée à la psychologie clinique, à l’équithérapie et à la thérapie systémique stratégique. Elle poursuit actuellement le diplôme de systémicienne de la relation à LACT. Contact :
contrôle résonance thérapie systémique stratégique Palo Alto relation thérapeutique système de perception-réaction changement posture thérapeutique régulation

Introduction
Au XXe siècle, des philosophes comme Michel Foucault puis Gilles Deleuze ont mis en lumière les mécanismes de contrôle à l’œuvre dans nos sociétés. Foucault décrit des sociétés disciplinaires structurées par des institutions exerçant un contrôle sur les individus, tandis que Deleuze évoque une société de contrôle plus diffuse, intégrée aux flux contemporains.
Dans ce contexte, le contrôle apparaît comme une norme intériorisée. L’individu contemporain, plus que jamais, tend à vouloir maîtriser son environnement, ses émotions et ses relations. Si cette capacité est nécessaire à l’adaptation, elle peut également se rigidifier et devenir source de souffrance.
En thérapie systémique stratégique, le contrôle est envisagé comme une variable du système de régulation. Lorsqu’il devient excessif, il s’inscrit dans des tentatives de solution qui maintiennent le problème. La relation thérapeutique, en tant que système interactionnel, est alors un lieu privilégié pour en faire l’expérience et transformer ces dynamiques.
Cet article repose sur l’hypothèse que la résonance thérapeutique, lorsqu’elle est mobilisée avec souplesse, peut constituer un levier de changement. Elle permet d’introduire une complémentarité dans la relation là où le contrôle tend à la rigidifier, ouvrant ainsi la voie à une expérience correctrice et à un changement durable.
La question qui guide cet article est la suivante : comment le thérapeute peut-il utiliser les dynamiques de contrôle et de résonance comme levier de changement, plutôt que comme obstacle ?
Le contrôle : entre adaptation et rigidification
Le contrôle de soi peut être défini comme la capacité à réguler ses comportements, ses pensées et ses émotions en fonction du contexte. Il permet à l’individu de s’adapter à son environnement et à maintenir un équilibre interne.
Cependant, lorsque ce mécanisme se rigidifie, il devient dysfonctionnel. L’individu cherche alors à contrôler ce qui ne peut l’être, notamment ses émotions, les autres ou encore des éléments extérieurs. Cette logique paradoxale entraîne souvent un sentiment de perte de contrôle accrue, comme des débordements émotionnels, des manifestations somatiques ou un épuisement mental.
Dans cette perspective, le contrôle excessif peut être compris comme une tentative de solution. En cherchant à résoudre une difficulté, l’individu met en place des stratégies répétitives qui finissent par maintenir, voire aggraver, le problème.
Le système de perception-réaction
En thérapie systémique stratégique, le système de perception-réaction, ou SPR, désigne la manière dont une personne perçoit une situation et les réactions qu’elle met en œuvre, lesquelles viennent renforcer cette perception et donc maintenir le problème.
Dans les problématiques de contrôle, la perception est organisée autour de la croyance qu’il est possible et nécessaire de maîtriser l’environnement, les relations et/ou soi-même. Cette perception génère des réactions de contrôle qui, paradoxalement, renforcent le sentiment d’être débordé et confirment la nécessité de contrôler davantage.
Cette logique entraîne des ruminations mentales, des comportements de vérification, des débordements émotionnels ou somatiques, ainsi que des conflits avec soi-même ou avec les autres. Ces réactions confirment alors la perception initiale, créant un cercle vicieux dans lequel le problème se maintient.

Le thérapeute dans le système : la résonance
Avec la cybernétique de second ordre de l’école de Palo Alto, le thérapeute est considéré comme faisant partie du système thérapeutique. Il ne peut être extérieur à ce qu’il observe.
Moni Elkaïm introduit le concept de résonance pour décrire les phénomènes par lesquels les vécus du thérapeute et du patient entrent en interaction. Elle ne se limite pas à l’histoire personnelle du thérapeute : ce qui résonne dans la relation informe sur le fonctionnement et les mécanismes du système en présence.
Ainsi, les réactions et ressentis du thérapeute peuvent être comprises comme des indicateurs du fonctionnement du système. Dans cette logique, ils peuvent donc être un obstacle ou des leviers d’intervention dans la relation thérapeutique.
Illustration clinique : le contrôle comme tentative de solution
Le cas d’Annie met en évidence un fonctionnement organisé autour du contrôle, tant sur le plan cognitif, émotionnel que comportemental.
Annie développe une forte exigence envers elle-même et les autres, accompagnée de ruminations, d’hyperactivité et d’un besoin constant de réassurance. Le contrôle apparaît alors comme une stratégie visant à maintenir un équilibre interne, ses croyances et à éviter certaines émotions.
Ces tentatives de solution, bien qu’animées par une intention adaptative, s’inscrivent notamment dans des croyances telles que : « je suis la seule qui sait, et fait de la meilleure manière », ainsi que dans les attentes qu’elle projette sur les autres. Elles contribuent à maintenir le problème, ne laissant pas de place à d’autres modes de fonctionnement ni aux régulations, rigidifiant ainsi les interactions avec son entourage.
On parle alors d’un système de perception-réaction rigidifié dans le sens où sa perception de la réalité est organisée autour d’un contrôle excessif. La perception d’Annie est que « si je ne contrôle pas, rien ne se passe comme je l’attends ». Mais plus elle contrôle, plus elle réduit l’espace pour les autres et pour d’autres possibles, et plus elle a l’impression de perdre le contrôle.
Résonance et posture thérapeutique
Cette dynamique a initialement conduit à une forme d’escalade symétrique : en cherchant à rejoindre Annie dans sa vision du monde, le thérapeute a contribué à renforcer la logique de contrôle, chacun tentant de réguler la relation. Le système s’est ainsi maintenu dans un équilibre rigide, le thérapeute venant renforcer, à son insu, les tentatives de solution d’Annie, notamment la croyance selon laquelle les choses doivent se dérouler selon ses critères et sous son contrôle.
Le travail thérapeutique a consisté à repérer cette résonance et à ajuster la posture. La question « avez-vous l’impression que je vous aide à avancer ? » a marqué un premier tournant dans la relation. Le passage à une position plus basse a permis de créer un espace où le contrôle pouvait se relâcher.
Dans le cas d’Annie, la résonance autour du contrôle illustre combien la relation thérapeutique constitue un terrain d’expérimentation réciproque. Le déplacement d’une position haute vers une position plus basse a permis l’émergence d’une dynamique plus souple et complémentaire, propice à une diminution des résistances d’Annie.
Point stratégique : la résonance ne doit pas être évitée. Travaillée avec souplesse, elle devient un indicateur du fonctionnement du système et un point d’appui pour introduire une expérience relationnelle différente.
De la résonance à l’expérimentation du lâcher-prise
Le changement a pu ainsi s’amorcer par une expérience relationnelle complémentaire. Ce premier mouvement relationnel a permis d’introduire une distinction entre ce qui dépend de soi et ce qui échappe, tout en réduisant l’évitement de certaines expériences internes, notamment la peur du vide.
Dans un second temps, ce travail s’est prolongé à travers différentes tâches thérapeutiques. Le lâcher-prise ne consiste pas à renoncer à tout contrôle, mais à ajuster ce qui peut l’être et à laisser place à ce qui échappe.
Sur le plan émotionnel, l’écriture de lettres de colère a permis d’exprimer les ressentis sans débordement, tandis que l’identification de signaux d’alarme a favorisé une régulation plus ajustée. Sur le plan cognitif, un travail sur les ruminations a permis de distinguer réflexion utile et ressassement stérile. Sur le plan comportemental, l’introduction de moments de solitude ainsi que la mise en place d’un espace de parole ritualisé dans la relation conjugale ont contribué à expérimenter d’autres modalités relationnelles.
En se confrontant à des situations où elle ne maîtrisait pas entièrement les interactions, Annie a pu éprouver qu’un relâchement du contrôle n’entraînait pas nécessairement le sentiment de vide qu’elle redoutait, mais pouvait au contraire ouvrir d’autres possibilités relationnelles.
Comme l’illustre la métaphore de l’arbre avec laquelle Annie a travaillé, il ne s’agit pas de rompre avec ses appuis, mais d’apprendre à conserver ses racines tout en laissant ses branches s’ajuster au mouvement.
Conclusion
Lorsque le contrôle se rigidifie, il devient une tentative de solution qui maintient le problème. À travers le système de perception-réaction, il enferme l’individu dans des boucles répétitives.
Le travail thérapeutique montre que ces dynamiques se jouent également dans la relation. La résonance peut alors soit renforcer le contrôle, soit devenir un levier de transformation.
Dans le cas présenté, l’ajustement de la posture du thérapeute, notamment le passage d’une position haute à une position plus basse, a permis d’introduire une rupture et d’ouvrir un espace relationnel différent. Le changement a ainsi pu s’amorcer à travers une expérience correctrice dans la relation.
Ainsi, la résonance ne doit pas être évitée, mais travaillée. Elle constitue un indicateur précieux du fonctionnement du système et un point d’appui pour l’intervention. Elle engage le thérapeute dans un travail constant d’ajustement, où sa posture devient un outil central du changement et permet d’introduire de la souplesse là où le système se rigidifie.
Le changement thérapeutique ne se joue pas uniquement dans les techniques ou les tâches proposées, mais dans la manière dont la relation est mobilisée. Cela suppose pour le thérapeute un travail personnel et de supervision afin de repérer la résonance et de pouvoir en faire un levier de transformation.
Bibliographie
- Elkaïm, M. (2001). Si tu m’aimes, ne m’aime pas. Paris, Seuil.
- Nardone, G., & Portelli, C. (2005). La connaissance par le changement : L’évolution de la thérapie stratégique brève. Bruxelles : De Boeck.
- Vitry, G. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Malakoff, Dunod.
Se former avec LACT
Où se former à l’approche systémique et stratégique ?
LACT est un centre de formation, d’intervention et de recherche spécialisé dans l’approche systémique stratégique et l’hypnose. Représentant de l’école de Palo Alto, LACT propose des formations adaptées aux professionnels de la santé, de l’éducation et de l’entreprise.

Formation systémique stratégique
Diplôme Clinicien de la relation – Systémicien : un parcours pour résoudre les problèmes relationnels et psychologiques avec l’approche de Palo Alto.
DU Clinique de la relation – Paris 8
Un diplôme universitaire en ligne pour acquérir les bases méthodologiques et pratiques de l’intervention systémique et stratégique.
Accompagner le changement en entreprise
Un parcours utile aux professionnels RH, managers, coachs et intervenants confrontés aux conflits, aux RPS et aux dynamiques relationnelles complexes.
Pour découvrir l’ensemble des formations proposées, consulter le site officiel de LACT.
Contrôle · résonance · thérapie systémique stratégique · Palo Alto · changement · posture thérapeutique · système de perception-réaction · régulation · relation thérapeutique · lâcher-prise