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  • Ingénieur agronome et Dr. en Sciences Économiques et Sociales (AgroParisTech), elle détient également un Master en Psychologie Clinique formée à l’approche systémique stratégique (Univ. Paris 8-LACT). Elle est aussi administratrice de l'Université Paris-Saclay.
    Engagée depuis plus de 30 dans les approches systémiques du développement durable et du changement humain en tant que chercheuse, consultante, coach, thérapeute et auteur,  son objectif : Mettre les outils stratégiques de l'école de Palo Alto au service de la transition écologique.

Ce texte montre comment l’approche systémique, issue de Palo Alto et de Gregory Bateson, éclaire la crise écologique. Il explique pourquoi les solutions actuelles aggravent les problèmes et comment provoquer de véritables changements de type 2, fondés sur les rétroactions, les points de bascule et la régénération des systèmes vivants.

Gregory Bateson : le père écologique de l'approche systémique

L'intervention explore le lien entre la crise écologique actuelle et l'approche systémique de l'école de Palo Alto, soulignant comment la plupart des "solutions" écologiques actuelles sont des "changements de type 1" inefficaces et appelle à des "changements de type 2" systémiques et désirés pour inverser la dégradation environnementale.

Cet article est basé sur les propos tenus par Anne Gouyon à l’occasion du congrès annuel inter-universités du 26/03/25, disponible en vidéo sur YouTube sur le compte de LACT. Les éléments présentés ici sont extraits fidèlement de cette intervention, sans interprétation ni modification de fond.

Introduction : Quand l'agronomie rencontre Palo Alto

L'approche systémique n'est pas réservée au domaine de la psychothérapie ou de la thérapie familiale. Ses principes fondamentaux, forgés notamment par Gregory Bateson, trouvent une application particulièrement pertinente dans un domaine qui pourrait sembler éloigné à première vue : l'écologie et la crise environnementale planétaire. Cette connexion n'est pourtant pas fortuite, elle était inscrite dès l'origine dans la pensée des fondateurs de l'école de Palo Alto.

Le parcours qui mène de l'ingénierie agronome à la thérapie systémique en passant par l'économie et l'agroforesterie peut sembler sinueux, mais il révèle en réalité une profonde cohérence. Dès la formation initiale en agronomie, l'étude des systèmes agraires impose une approche systémique : on ne peut comprendre le fonctionnement d'une exploitation agricole en étudiant séparément les cultures, les animaux, les sols et le climat. C'est l'ensemble des interactions qui fait système et qui produit les résultats observés.

Cette sensibilité systémique, complétée par un doctorat en sciences économiques et sociales et renforcée par un travail approfondi sur l'agroforesterie, trouve un prolongement naturel dans la découverte de l'école de Palo Alto. La maîtrise de psychologie à l'Université Paris VIII, puis la formation à l'école ACTE, révèlent que les mêmes principes qui gouvernent les systèmes familiaux ou les interactions humaines s'appliquent également aux relations entre l'humanité et son environnement.

Cette double compétence offre un avantage précieux : pouvoir vérifier en permanence l'opérationnalité des outils de changement. Quand on travaille sur des problématiques globales comme le changement climatique ou la déforestation, on peut parfois douter de l'efficacité réelle de ses actions. La pratique thérapeutique et le coaching individuel permettent de valider concrètement que les principes systémiques produisent effectivement du changement. Si ces outils fonctionnent avec des individus en souffrance, ils peuvent aussi fonctionner pour "réparer la planète" - titre volontairement provocateur d'un ouvrage paru en 2007.

Gregory Bateson : le père écologique de l'approche systémique

Un penseur pluridisciplinaire visionnaire

Pour comprendre pourquoi l'approche systémique est particulièrement pertinente face à la crise écologique, il faut revenir au père fondateur : Gregory Bateson. Ce penseur était écologique par nature, pluridisciplinaire dans l'âme, et s'était déjà beaucoup intéressé dans les années 1960-1970 à ce qu'on appellerait aujourd'hui la "multicrise" - cette convergence de crises environnementale, sociale, économique qui caractérise notre époque.

Les schémas et diagrammes produits par Bateson à cette époque montrent qu'il faisait déjà le lien de manière systémique entre de multiples aspects de la crise. Remarquablement, sa représentation de la situation dans les années 1960-1970 reste d'une actualité troublante. Les problèmes qu'il identifiait alors n'ont pas fondamentalement changé ; ils se sont simplement aggravés.

La critique de la civilisation industrielle

Dans son article fondamental "Buts conscients et nature", Bateson critique avec une acuité remarquable le lien de l'homme au vivant et à la nature tel qu'il s'est développé dans la civilisation industrielle. Il problématise une conception du monde caractérisée par plusieurs traits pathologiques.

Premièrement, une posture d'opposition à l'environnement plutôt que d'intégration. L'homme moderne se conçoit comme étant "contre" la nature, devant la dominer et la contrôler. Cette attitude belliqueuse envers notre propre milieu de vie témoigne d'une profonde confusion identitaire : nous sommes nous-mêmes nature, nous dépendons absolument des systèmes vivants, et pourtant nous les traitons en ennemis.

Deuxièmement, une logique de compétition généralisée, où les individus et les nations sont "les uns contre les autres". Cette compétition permanente empêche la coopération qui serait pourtant nécessaire pour faire face aux défis collectifs.

Troisièmement, la croyance qu'il faut contrôler la nature et repousser indéfiniment ses limites par la technologie. Cette hubris technologique suppose que nous pouvons résoudre par l'innovation technique tous les problèmes que crée notre mode de vie, sans jamais avoir à remettre en question ce mode de vie lui-même.

La cécité aux rétroactions

Mais la critique la plus profonde de Bateson concerne la nature même de notre pensée. La pensée industrielle, la pensée linéaire qui domine notre civilisation, ne s'intéresse pas aux rétroactions qui fondent le fonctionnement des systèmes. Elle est littéralement aveugle à ces rétroactions. Elle ne voit pas que la nature nous envoie des signaux nous disant "vous ne pouvez pas continuer comme ça indéfiniment". Cette cécité structurelle nous condamne à foncer droit dans le mur en croyant suivre une ligne droite vers le progrès.

Bateson dénonçait déjà cette dynamique suicidaire dans les années 1960-1970. Par la suite, l'école de Palo Alto s'est principalement centrée sur les travaux du Mental Research Institute, avec des applications essentiellement dans le domaine de la santé mentale. La dimension écologique et pluridisciplinaire originelle a été quelque peu mise de côté. Il est temps d'y revenir.

Les bases de l'approche systémique appliquées à l'écologie

Au-delà du slogan : comprendre vraiment les systèmes

Les bases de l'approche systémique sont à la fois très simples et très compliquées. Dans sa définition la plus élémentaire, un système est un ensemble d'éléments en interaction, et avoir une approche systémique signifie se focaliser sur ces interactions plutôt que sur les éléments pris isolément.

Mais il faut aller plus loin. Aujourd'hui, la pensée systémique est devenue très populaire. Tout le monde veut "faire système", "penser en système". On entend ces expressions partout. Mais cette popularité cache souvent une compréhension superficielle.

Beaucoup se contentent de dire "il faut s'intéresser aux relations entre les choses" ou "il ne faut pas penser en silo". Certes, mais au-delà de ces constats, que se passe-t-il ? A-t-on réellement des outils pour penser l'évolution des systèmes et pour agir sur le changement ? Si l'objectif est de sortir de la crise écologique ou d'éviter ses conséquences les plus graves, il ne suffit pas de reconnaître l'existence d'interactions. Il faut comprendre leur dynamique et disposer de leviers d'action.

Les interactions circulaires et la complexité émergente

Dans un système, les interactions prennent par définition la forme d'interactions circulaires. Pour toute action, il y a une rétroaction. C'est le principe fondamental de la cybernétique. Cette circularité implique qu'on ne peut pas raisonner en termes de causalité linéaire simple.

On ne peut pas dire que A provoque B sans reconnaître que B rétroagit sur A. On ne peut pas établir une chaîne causale simple. On ne peut pas chercher la "cause première" d'un problème en espérant qu'en la résolvant, on résoudra le problème. Les systèmes ne fonctionnent pas comme ça.

De ces rétroactions émerge la complexité. La relation entre le nombre d'éléments dans un système et le nombre d'interactions est exponentielle. Avec seulement cinq éléments, vous avez déjà 25 interactions possibles. Avec un million d'éléments, le niveau de complexité devient proprement inimaginable.

Cette complexité permet l'émergence de phénomènes et de propriétés émergentes. C'est même la définition des systèmes complexes : ils possèdent des propriétés telles que le tout est supérieur à la somme des parties, des propriétés qu'on ne peut pas comprendre de manière réductionniste en étudiant uniquement les éléments individuellement.

Un graphique représentant les interactions en cause dans les phénomènes de prise de poids, d'obésité et de diabète ressemble à un plat de spaghetti tant les liens entre facteurs sont nombreux et enchevêtrés. De cette complexité émergent des phénomènes globaux qu'on ne peut expliquer par aucun des éléments pris isolément : la résistance à l'insuline, ou la résistance à la perte de poids que connaissent tous ceux qui ont essayé de faire des régimes.

Cette propriété illustre une caractéristique fondamentale de tous les systèmes vivants : l'homéostasie, ou résistance au changement. Un système vivant tend à maintenir ses paramètres de base. Votre température corporelle reste toujours autour de 37 degrés, sans qu'on puisse attribuer cette régulation à un organe particulier. C'est une propriété émergente du système dans son ensemble.

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Changements de type 1 : quand nos solutions aggravent le problème

Le concept fondamental de l'école de Palo Alto

L'homéostasie induit une résistance au changement qui se manifeste à travers ce que l'école de Palo Alto appelle les changements de type 1. Ce concept est absolument fondamental pour comprendre pourquoi tant d'actions bien intentionnées échouent, et pire, aggravent les problèmes qu'elles prétendent résoudre.

Un changement de type 1, c'est un faux changement. C'est ce qui se produit lorsqu'on essaie de changer un système en appliquant une action qui provoque une rétroaction annulant la tentative de changement initiale, tout en renforçant le système dans sa stabilité.

Car un système vivant apprend et évolue. Plus vous essayez de le faire changer sans succès, plus il se renforce dans sa résistance au changement. L'exemple de la fièvre l'illustre bien : lorsque vous avez de la fièvre, vous sortez temporairement de l'homéostasie. Ensuite, vous y revenez, mais votre système immunitaire a appris. Il est devenu plus résistant. De même pour la perte de poids : chaque tentative de régime qui échoue renforce la résistance du système.

Cette dynamique implique une responsabilité majeure pour quiconque prétend résoudre un problème ou une crise. Si vous intervenez et que vous n'obtenez pas de résultat, vous n'avez pas simplement "rien fait". Vous avez probablement aggravé le problème en renforçant le système dans sa résistance au changement.

Les cercles vicieux de la relation homme-nature

Une illustration particulièrement frappante de ces changements de type 1 se trouve dans les cercles vicieux qui caractérisent les relations entre l'homme et le vivant, entre l'homme et la nature.

Gregory Bateson avait développé le concept de "but conscient" pour décrire cette dynamique. C'est comme si l'humanité poursuivait consciemment un ensemble d'objectifs : le progrès, la croissance matérielle, la domination de la nature.

Cette pensée est profondément linéaire. On s'attend à ce que la nature fournisse des ressources de plus en plus abondantes, et on néglige complètement les feedbacks par lesquels elle signale qu'elle "craque", qu'elle n'y arrive plus. On s'attend à ce que les êtres humains performent de plus en plus, travaillent et consomment toujours davantage, et on néglige les symptômes par lesquels ils expriment qu'ils sont au bord du burn-out.

Le tout est influencé par des émotions non régulées : la quête du plaisir, la quête des profits, la peur du manque. Ces émotions court-termistes nous rendent aveugles aux signaux d'alarme à moyen et long terme. Nous sommes bien dans des cercles vicieux où les problèmes s'aggravent progressivement parce qu'on ne veut pas, ou qu'on ne peut pas, prendre en compte les rétroactions négatives.

Changements de type 2 : les points de bascule

L'illusion de la progression linéaire

Les changements de type 1 ne durent pas nécessairement toujours. Cette réalité est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c'est que les systèmes peuvent basculer brutalement. La bonne nouvelle, c'est que nous pouvons potentiellement provoquer des basculements positifs.

Le GIEC nous présente généralement des projections relativement linéaires jusqu'en 2100, avec des hausses de température pouvant aller jusqu'à 4 degrés ou plus. Ces projections correspondent à des changements de type 1 : une aggravation progressive et continue du problème.

Mais la réalité des systèmes complexes est rarement aussi linéaire. À un moment ou à un autre, il peut y avoir des bascules, des points de non-retour. Les rétroactions qui étaient globalement stabilisatrices peuvent soudainement s'inverser et devenir accélératrices.

L'exemple des forêts et le tipping point

Un excellent exemple concerne les forêts. Normalement, les forêts captent plus de carbone lorsque la température augmente légèrement. C'est une rétroaction qui tend à stabiliser le système en freinant le changement climatique.

Mais lorsque la température augmente trop, cette rétroaction s'inverse. Les forêts se mettent à relarguer du carbone au lieu de le capter, surtout si elles brûlent - ce qui devient de plus en plus fréquent avec les canicules et les sécheresses. À ce moment-là, on a une accélération, une inversion complète de la dynamique.

Cette inversion constitue un point de bascule, un "tipping point". Le système change alors de manière drastique et souvent irréversible. Une forêt qui brûle, c'est un changement irréversible à l'échelle humaine : il faudrait des décennies, voire des siècles, pour qu'elle se reconstitue.

La science identifie aujourd'hui toute une liste d'éléments du système planétaire qui sont au bord de points de bascule : les glaces de l'Antarctique, différents glaciers, de nombreux écosystèmes forestiers, des écosystèmes marins. Le plus inquiétant est que tous ces systèmes sont interconnectés. Si l'un bascule, il peut entraîner les autres dans sa chute.

Le changement systémique : provoquer des basculements positifs

Inverser les tendances à 180 degrés

Face à ce constat apparemment désespérant, que peut-on faire ? L'approche systémique, et particulièrement l'école de Palo Alto, propose une voie : chercher des changements à 180 degrés. Il s'agit de se demander comment inverser les tendances, comment revenir en arrière sur les dynamiques destructrices, comment provoquer des changements de type 2 voulus plutôt que subis.

Un groupe de chercheurs travaillant notamment sur le modèle des limites planétaires a développé une modélisation de ce à quoi pourrait ressembler une telle inversion de tendance. L'objectif est de passer d'une trajectoire de dégradation climatique et écologique continue à une trajectoire de régénération et de restauration.

Cela implique d'inverser notre relation avec le système Terre. Il faut sortir d'une relation de prédateur pour aller vers ce qu'on appelle en anglais "stewardship" - une relation de gardien responsable, de guide bienveillant. Il s'agit de se mettre dans une relation positive avec les éléments des systèmes vivants pour arriver à restabiliser un certain nombre de paramètres qui nous échappent, comme les températures globales.

Sortir des tentatives de solutions redondantes

Pour y parvenir, il faut d'abord sortir de ce que l'école de Palo Alto appelle les "tentatives de solutions redondantes". Ce concept est central pour comprendre pourquoi nos efforts actuels échouent.

Lorsqu'on essaie de changer un système et que ça ne marche pas, c'est que ce n'était pas une solution mais une tentative de solution. Le problème, c'est qu'on va alors multiplier ces tentatives qui utilisent toutes la même logique fondamentale. Ces tentatives deviennent redondantes, et créent ces fameux changements de type 1 qui aggravent le problème.

L'échec des COP et des politiques climatiques

Un graphique montre les courbes de hausse de la consommation d'énergie fossile et de CO2 dans l'atmosphère. Ces courbes continuent leur progression de manière relativement inchangée malgré la multiplication des COP - ces grandes conférences internationales où on prétend lutter contre le changement climatique.

Les COP glissent sur les courbes sans avoir de réel effet. Elles constituent donc des tentatives de solutions qui non seulement ne servent à rien, mais qui probablement aggravent le problème en donnant l'impression au public qu'on fait quelque chose, ce qui rassure tout le monde et évite qu'on s'engage dans d'autres actions qui seraient peut-être plus efficaces mais plus dérangeantes.

D'autres graphiques montrent le même phénomène. On observe une hausse continue des connaissances sur les crises écologiques. On observe aussi une hausse d'un certain nombre d'actions : accords internationaux, obligations de reporting, investissements dits durables, marchés de crédits carbone.

Mais pendant ce temps, les impacts sur l'environnement continuent de manière totalement inchangée. On ne voit pas de corrélation entre l'augmentation des connaissances, l'augmentation des actions, et une diminution de ce que l'être humain fait subir à l'environnement. Les émissions de carbone continuent d'augmenter, la surpêche continue, la déforestation continue.

Les cercles vicieux des fausses solutions

L'illusion technologique et l'effet rebond

Un exemple particulièrement révélateur concerne la croyance que la technologie nous sauvera. On mise beaucoup sur les technologies d'efficience énergétique ou de changement de source d'énergie, comme la voiture électrique, en pensant qu'elles permettront de réduire nos émissions.

Mais on sait depuis les années 1860 au moins - avec l'effet Jevons théorisé pendant la crise du charbon - que chaque fois qu'on améliore l'efficience énergétique d'un processus, cela encourage paradoxalement à utiliser davantage cette source d'énergie. C'est l'effet rebond.

Aujourd'hui, peu de gens peuvent sincèrement affirmer qu'ils pensent que les voitures électriques vont nous sortir de la crise écologique. C'est manifestement impossible. Sans compter tous les déplacements d'effets : l'extraction des métaux rares nécessaires aux batteries, la production d'électricité qui reste souvent carbonée, l'incitation à continuer notre modèle de mobilité individuelle plutôt qu'à repenser l'aménagement du territoire.

D'autres exemples abondent. Les tentatives de réglementer les entreprises se heurtent systématiquement au lobbying et au greenwashing. Les tentatives de promouvoir une consommation responsable se heurtent à la résistance des consommateurs.

L'honnêteté intellectuelle nécessaire

Cette accumulation d'échecs est déprimante. On a l'impression qu'on ne fait que des changements de type 1 lorsqu'on essaie de résoudre la crise écologique, qu'on ne produit que des tentatives de solutions qui échouent. Et ce constat est malheureusement souvent exact.

Ce qu'il faudrait avant tout, c'est avoir l'honnêteté intellectuelle de se demander : à quel moment ce qu'on est en train de faire est-il un changement à la marge ? Car les changements de type 1 sont toujours des changements à la marge. On change quelque chose tout en maintenant l'essentiel du système.

Quand on change la nature du moteur de nos voitures en passant à l'électrique, on ne change pas notre façon de nous déplacer, on ne remet pas en question l'étalement urbain qui rend la voiture nécessaire. Les vrais changements de type 2 seraient de réaménager les villes pour réduire le besoin de déplacement, de repenser complètement notre rapport à la mobilité.

De manière générale, tous les changements purement technologiques sont des changements à la marge, donc des changements de type 1. Ils ne suffisent pas et peuvent même être contre-productifs s'ils nous dispensent de questionner les fondements de notre système.

Un exemple de changement à 180 degrés : les crédits carbone forestiers

Le système actuel et ses perversions

Pour ne pas terminer sur une note trop désespérante et pour illustrer concrètement ce que serait un vrai changement à 180 degrés, prenons l'exemple des crédits carbone forestiers.

Vous avez probablement entendu le discours suivant : si vous prenez l'avion, vous pouvez "compenser" en achetant des crédits carbone. Vous contribuez ainsi à financer des gens qui vont planter des arbres. Ces arbres captent du carbone et "compensent" donc vos émissions.

Des mécanismes et des marchés mondiaux se sont mis en place autour de cette idée. Le problème est que ces approches sont extrêmement segmentées et non systémiques. D'un côté les acheteurs de crédits, de l'autre les vendeurs et les projets, sans véritable lien entre eux. Et cette déconnexion produit l'effet inverse de celui recherché.

On sait maintenant que globalement, les projets de plantation d'arbres financés par les crédits carbone aboutissent souvent à remplacer des forêts naturelles diversifiées par des plantations monospécifiques. Or une plantation n'est pas une forêt. Elle stocke moins de carbone, abrite moins de biodiversité, est plus vulnérable aux maladies et aux incendies.

Avec tous les effets de fuite et les problèmes de vérification, les crédits carbone finissent par renforcer la déforestation au lieu de la combattre. C'est un parfait exemple de changement de type 1 avec aggravation du problème.

Les solutions à 180 degrés : partenariats et régénération

Des solutions à 180 degrés existent. Plutôt qu'une approche en silo, il faut créer de véritables partenariats entre une entreprise et une collectivité locale, ou entre une collectivité d'un pays développé et une communauté dans un pays tropical.

Dans un vrai partenariat systémique, il y a une relation authentique, un engagement mutuel, une responsabilité partagée. Ce n'est pas un simple achat de bonne conscience via un crédit carbone anonyme.

Sur la base de ce partenariat, on peut mettre en place des "nature-based solutions" (solutions fondées sur la nature). Ces approches intègrent les principes de fonctionnement des systèmes vivants, notamment la diversité. L'objectif n'est pas simplement de réduire des émissions de CO2 en plantant plus d'arbres. L'objectif est de régénérer un écosystème dans sa complexité.

Plutôt que de planter en ligne des monocultures d'eucalyptus à croissance rapide, on protège et on accompagne le processus naturel de régénération de la forêt. On maintient la biodiversité et on laisse progressivement la biomasse augmenter, ce qui capte effectivement du carbone, mais tout en maintenant un écosystème vivant, diversifié, résilient.

Cette approche incarne les principes du changement systémique à 180 degrés. Au lieu de chercher la solution technologique simple, on travaille avec la complexité du vivant. Au lieu d'une transaction anonyme, on crée des relations. Au lieu de viser un seul paramètre, on prend en compte l'écosystème dans son ensemble.

Conclusion : la question essentielle pour sortir de l'impasse

L'exemple des crédits carbone illustre la distinction fondamentale qu'il faut opérer constamment face à chaque proposition d'action écologique : suis-je en train de faire un vrai changement global, un véritable changement de type 2 voulu, ou suis-je simplement en train d'alimenter la machine qui tourne en rond ?

Cette question doit devenir un réflexe systématique. Sans cette vigilance critique constante, nous risquons de continuer à multiplier les tentatives de solutions redondantes qui non seulement n'améliorent rien, mais qui renforcent le système dans sa trajectoire destructrice en donnant l'illusion qu'on agit.

Revenir à la pensée écologique originelle de Gregory Bateson et de l'école de Palo Alto n'est pas un exercice académique nostalgique. C'est une nécessité vitale face à l'ampleur et à l'urgence de la crise que nous traversons. Bateson avait identifié dès les années 1960-1970 le problème fondamental de notre civilisation industrielle : une pensée linéaire aveugle aux rétroactions, un but conscient de domination de la nature, une croyance que la technologie peut indéfiniment repousser les limites du système Terre.

Nous n'avons plus le luxe du temps. Les graphiques sont implacables : malgré des décennies de conférences internationales, d'accords climatiques, d'investissements "verts", les courbes d'émissions de CO2, de déforestation, de perte de biodiversité continuent leur progression quasi-linéaire. Il est urgent de développer collectivement l'honnêteté intellectuelle nécessaire pour reconnaître que beaucoup de ce que nous célébrons comme des progrès ne sont en réalité que des changements de type 1.

L'approche systémique offre des outils concrets pour naviguer dans cette complexité. Elle nous apprend à reconnaître les cercles vicieux, à identifier les rétroactions qui maintiennent les problèmes, à distinguer les symptômes des causes systémiques, à chercher les changements à 180 degrés plutôt que les ajustements superficiels.

Les véritables changements de type 2 ne viendront pas d'un grand plan technocratique décidé d'en haut. Ils émergeront de la multiplication d'initiatives qui créent de nouvelles relations avec le vivant, qui travaillent avec la complexité plutôt que contre elle : agriculture régénérative, économie circulaire locale, habitats participatifs, low-tech, communs.

Face à cette situation, chacun peut se poser la question essentielle : ce que je fais contribue-t-il à un vrai changement systémique, ou suis-je en train d'alimenter la machine qui tourne en rond ? Cette question ne demande pas nécessairement l'héroïsme ou le sacrifice. Elle invite à la lucidité, à l'honnêteté intellectuelle, à la pensée critique.

L'approche systémique n'est pas une baguette magique qui va résoudre miraculeusement la crise écologique. C'est un cadre de pensée qui nous aide à ne pas aggraver les problèmes en croyant les résoudre. Elle nous aide à reconnaître quand nos actions ne sont que des changements de type 1 qui renforcent le système dans sa stabilité destructrice.

Il serait facile de terminer sur une note désespérée. Mais ce serait oublier que comprendre un système, c'est déjà ouvrir la possibilité de le changer. Savoir que nous sommes pris dans des changements de type 1, c'est pouvoir chercher consciemment des changements de type 2. Reconnaître que nos tentatives de solutions sont redondantes, c'est pouvoir en inventer de nouvelles, véritablement différentes.

Alors que la pensée systémique devient un slogan populaire vidé de substance, il est essentiel de revenir à ses fondements exigeants. Penser systémique, ce n'est pas simplement dire "tout est lié". C'est comprendre les rétroactions, l'homéostasie, la résistance au changement, les propriétés émergentes, la différence entre changements de type 1 et de type 2.

Cette pensée systémique authentique, ancrée dans l'héritage de Bateson et de l'école de Palo Alto, enrichie par les décennies de pratique clinique et thérapeutique, appliquée maintenant aux défis écologiques planétaires, est plus que jamais nécessaire.

Car avant de pouvoir réparer la planète, il faut d'abord cesser de l'endommager davantage sous couvert de solutions qui n'en sont pas. Il faut arrêter d'alimenter la machine qui tourne en rond. Il faut avoir le courage de regarder au-delà du mur, de voir les rétroactions que nous préférons ignorer, d'accepter que nous devons changer non pas à la marge, mais en profondeur.

La question reste ouverte pour chacun : à quel moment suis-je en train de faire un véritable changement de type 2, et à quel moment suis-je juste en train d'alimenter la machine ? Cette question, simple en apparence, contient peut-être la clé de notre avenir collectif.

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